L’annonce par Macky Sall du jugement de Habré avant fin 2012 ne fait pas recette chez les disciples de Thémis. Pour eux, cela relève d’une mission impossible. La preuve : rien que l’audition des 40 mille victimes, l’étape qui précède l’ouverture du procès, va s’étaler sur une longue période.
Tous les acteurs de la justice s’accordent sur le fait que l’annonce par le président Macky Sall de juger Habré avant la fin de l’année 2012 relève d’une impossibilité juridique. Et les arguments ne manquent pas. Primo : Habré est poursuivi par 40 mille victimes dans le cadre des tortures et crimes contre l’humanité dont il se serait rendu coupable durant son mandat. «Rien que l’instruction qui constitue l’étape qui précède l’ouverture du procès va prendre beaucoup de temps avant la traduction de Habré devant une juridiction de jugement», confie un magistrat sous le couvert de l’anonymat. Qui ajoute : «L’enquête préliminaire va donc s’étaler sur une longue période avant de voir le dossier atterrir en procès. Il y aura aussi nécessité de déployer une équipe jusqu’au Tchad pour enquêter parce que les faits se sont déroulés hors du territoire sénégalais».
Le second facteur évoqué par les acteurs de la justice concerne la prise en charge de toutes ces victimes, des témoins et des rescapés du régime de Habré. «La prise en charge des 40 mille victimes nécessite un budget conséquent dont le Sénégal ne dispose pas encore. Par le biais de l’ancien régime, notre pays avait quantifié le coût du procès à 12 milliards de francs. Une somme d’argent destinée à la prise en charge des victimes et témoins, au salaire du personnel judiciaire que sont les magistrats et autres et la réfection de l’aile gauche de l’ancien palais de justice du Cap manuel devant abriter le procès», explique un avocat bien au fait du dossier.
L’autre argument brandi dans les rangs des acteurs a trait au problème des locaux devant abriter le procès. «C’est un tribunal spécial qui doit juger Hissène Habré. Le gouvernement doit penser aux locaux devant abriter le procès. Cela nécessite l’aménagement de locaux autre que ceux du palais de justice de Dakar, au risque d’assister à un blocage du fonctionnement du système judiciaire». Les autres inquiétudes des animateurs du Temple de Thémis dans l’affaire de l’ex-homme fort de Ndjaména sont relatives aux préalables à la tenue du procès de Habré. «La structure mise sur pied par le régime pour prendre les devants sur l’affaire Habré n’a pas encore bouclé son travail. Si le gouvernement se précipite à organiser le jugement, ce serait une situation qui porterait un sacré coup au principe du respect des droits de la défense», murmure une source.
C’est à l’issue du Conseil des ministres décentralisé tenu à Ziguinchor que le président de la République, Macky Sall, a instruit le ministre de la Justice, Aminata Touré, de l’organisation de ce procès avant la fin de l’année 2012. Cette décision de l’Exécutif survient quelques jours après la sortie du Secrétaire d’Etat américain, Hillary Clinton qui, dans un rapport public, exigeait du Sénégal le jugement ou l’extradition de Habré. Pourtant, dans un entretien accordé à Jeune Afrique, Macky Sall indiquait que Habré serait jugé par les tribunaux sénégalais, sans avancer la date du jugement. Il aura fallu que les Etats-Unis s’invitent dans le dossier pour que la date du jugement soit annoncée.
Pape NDIAYE