A l’annonce des résultats le mettant en ballotage, scénario qu’il n’avait jamais envisagé, le président Wade fut en proie aux plus cruelles alarmes. Ensuqué par son ‘faible’ score au premier tour, le voilà qui s’avance, transi, vers un second tour de tous les dangers.
Lâché par ses soutiens, désavoué par son peuple
Du plus proche de ses collaborateurs au fretin courtisan, tous lorgnent désormais sur les chaloupes du Titanic, convaincus que le navire libéral file à vau-l’eau. Lâché par ses soutiens, désavoué par son peuple, voici donc Abdoulaye Wade, au soir tombant du destin, sur le point de livrer un baroud d’honneur qui l’enverra dans les catacombes de la politique sénégalaise. Fichtre !
Et pourtant, Abdoulaye Wade n’aura pas été le ‘plus mauvais’ des pilotes qu’a connus le Sénégal depuis l’Indépendance. Au lendemain de l’alternance politique qui l’a propulsé au gouvernail d’une nation encalminée, il aura réussi, avec la vista et l’énergie inventive qu’on lui connaît, à sortir le pays de l’ornière gluante où l’avaient enlisé senghorisme podagre et dioufisme impotent. Des infrastructures routières de qualité, des écoles et hôpitaux qui sortent de terre en des endroits insoupçonnés de notre pays, de nombreuses bourses allouées aux étudiants sénégalais, des vacataires - dont on peut douter de la compétence, certes ! - recrutés en nombre pour promouvoir l’emploi des jeunes : non, le wadisme n’aura pas été que du ‘cosmétisme’, comme aime à le claironner urbi et orbi l’opposition. Verre à moitié plein ou à moitié vide, c’est selon. Toujours est-il qu’il s’est rempli. Or, pendant quarante ans de règne socialiste, il est resté vide sur la table.
Omniprésence médiatique
Cependant, son bilan, pour honorable qu’il soit, est occulté à l’excès par les nombreuses embardées de son régime. Tout d’abord, notons que son omniprésence médiatique au début de son règne aura fini par brouiller l’entendement puis l’adhésion populaire. Son addiction à la vitesse et à l’ubiquité, ses voyages intempestifs en grand arroi à l’étranger auront orné son avènement d’une pavane imprudente.
Banalisé comme la météo dans les journaux télévisés de 20 heures, Wade sera, au fil des ans, de plus en plus entendu et de moins en moins écouté : la déception se répand chaque jour avec son bourdon médiatique, lequel fait des glorioles et défait la gloire. Et c’est ce tempo trépidant qui, étouffant toute pondération, l’aura livré en pâture à l’acrimonie publique : ce fût d’ailleurs la première faute de son magistère, elle est tactique.
Son règne aura aussi été marqué par une crise mondiale dans le séisme de laquelle le peuple sénégalais s’est vu emporter comme fétu. Les coupures d’électricité qui continuent de plonger nos pénates dans les ténèbres auront été d’une sévérité inénarrable. La hausse vertigineuse des prix des denrées alimentaires continue encore de grever les finances des ménages. Le monde paysan aura été, par cette crise, si éprouvé que l’on a longtemps redouté une jacquerie.
Et enfin la jeunesse, engloutie dans la crevasse toujours béante du chômage, s’avance, transie, vers un avenir fumeux et vasouillard. Et pendant que les Sénégalais dolents s’enlisaient dans la panade de la crise, le pouvoir, obsédé par le lucre, passait le plus clair de son temps à écornifler l’argent du contribuable. Et la corruption fleurissait de plus belle dans les plates-bandes du sérail.
Corruption et manque d'éthique
D’ailleurs, sous l’entrelacs des nombreux cas de corruption perce l’affaire Segura, immense scandale ruisselant du miel de la corruption dont Wade fut la ruche. Cet étalage insolent de l’argent sous le regard ébaubi d’un peuple englué dans la mouise aura fini par dessiller les derniers songe-creux du wadisme : ce fut la deuxième faute de Wade, elle est éthique.
Notons au passage, pour illustrer l’étique éthique de Wade, l’emprise inouïe, sous son règne, du népotisme familial qui aura enkysté les vices d’une monarchie rampante au Sénégal. S’y ajoutent les embastillages arbitraires d’opposants politiques, les scandales étouffés qui auront fait à son régime un cortège de vilénies que dénonce une presse ici ou là insoumise.
Un parti divisé par sa faute
La troisième faute de Wade fut politique : en congédiant, tour à tour, ses trois anciens premiers ministres, Wade aura agnelé puis allaité la dissidence dans son parti. Aujourd’hui, le Pds n’est plus la forteresse inexpugnable qu’il fut jadis, aux premiers vagissements de l’alternance politique au Sénégal. Les défections de ses hiérarques, les guerres de succession et autres querelles picrocholines en son sein l’auront considérablement affaibli. Au point qu’il n’est plus qu’un grand cadavre à la renverse comme eût dit Jean-Paul Sartre. Et le second tour de l’élection présidentielle risque fort de lui servir de crématorium.
Oiseau de pouvoir mazouté par la démagogie
A quelques semaines du pancrace électoral du second tour, le slogan ‘Tout sauf Wade’ semble résonner comme un mantra dans les cœurs de tous les éclopés de l’alternance. La nation sénégalaise, longtemps corsetée et chloroformée à coups de promesses démagogiques est aujourd’hui dessillée du Wadisme. Aussi, le scrutin du second tour risque-t-il fort de sonner l’hallali du régime branlant de Wade.
Bel oiseau de pouvoir mazouté par la démagogie, ses nombreuses turpitudes au sommet de l’Etat l’auront considérablement démonétisé et affaibli. Mais, il pourra toutefois se consoler du fait que ses nombreuses réalisations dans bien des domaines de la vie de notre pays connaitront à jamais une résonnance durable à travers le temps. Et lorsque, dans les décennies à venir, les générations futures emprunteront les nombreux ponts et routes construits sous son magistère, puissent-elles entendre sa voix leur murmurer à travers le bitume sans âge : ‘Ceci fut l’œuvre de Wade’.
Elhadj Malick SALL, Elimane Donaye