Cette plume qui s’emploie si laborieusement à vous rendre hommage est décidemment paradoxale : elle vous a soutenu et défendu à un moment donné, puis vous a abondamment critiqué dans de nombreux articles et dans un livre. Nous ne nous sommes cependant jamais permis d’écrire une seule ligne qui ne reflétait pas notre pensée : peut-être que nous avons bien fait, peut-être que non ! Ce qui est, en revanche, certain, c’est que notre intime conviction a toujours été l’unique et la constante encre de notre plume. Mais ça c’est le passé, et en tant que tel, on peut toujours y revenir comme dans un champ en jachère pour retourner plusieurs fois son sol et remuer les êtres minuscules qui y ont été encastrés.
Ce qui nous préoccupe n’est ni ce passé, ni ce que nous avons personnellement fait : nous voulons aujourd’hui, malgré toutes ces critiques acerbes que nous assumons avec fierté, vous rendre un hommage sans l’excès partisan, ni le défaut (l’oubli) revanchard. Cette plume aurait bien souhaité être trempée dans le sang de l’auteur pour davantage refléter la fidélité à lui et pour bien montrer qu’elle traduit la pensée d’un esprit vivant et non d’un esprit mort. L’esprit mort est entre l’enfer du parti pris chauvin et l’exutoire de l’attitude revancharde, tandis que l’esprit vivant est dans la vie qui supporte et accepte la nature dialectique des choses. Nous ne pouvons pas tremper cette plume dans notre sang pour vous témoigner notre sincérité, mais l’écrivain que vous êtes, sait très bien que toute plume a pour source et pour énergie le sang : un écrivain a besoin que son cœur pompe toujours plus de sang pour irriguer ses nerfs toujours actifs et alertes.
Le cerveau d’un écrivain n’est jamais rassasié de sang parce qu’il ne s’arrête jamais de méditer ; et ce n’est pas à l’auteur d’Un destin pour l’Afrique que l’on va apprendre cela. Au soir de votre défaite, quand j’ai voulu, au téléphone, commenter l’évènement avec un ancien secrétaire général adjoint du Meel, à l’autre bout du fil j’ai entendu une voix me répondant avec émotion «oui, mais le vieux est un combattant, il est défait les armes à la main» : le frisson qui a parcouru mon corps m’a informé de l’étendue de son amertume et j’ai compris que la flamme du Sopi, malgré les tribulations de l’histoire, ne sera jamais éteinte.
Ils sont des milliers à avoir combattu pour le Sopi et qui n’ont jamais été frustrés de n’avoir pas été associés à l’exercice du pouvoir : ils le portent dans leur âme. Mais peut-on logiquement attendre de ces jeunes qui avaient entre six et dix ans avant l’alternance qu’ils aient la même lecture de la réalité ? Ils n’ont pas connu Abou Diouf, encore moins Senghor : ils sont les enfants de la médiacratie. Depuis l’éveil de leur conscience citoyenne, ils ont grandi dans un univers où le nom de Wade est associé à mal gouvernance, mallette d’argent, manipulation de la Constitution, etc. : que de telles critiques soient justes ou non n’est guère important, ce qui importe c’est de comprendre que ces jeunes sont psychologiquement façonnés à haïr Wade.
Il en est ainsi simplement parce que par la règle de l’association qui est le principe le plus élémentaire de la pensée, ils associent le nom de Wade à tout ce qu’on dit être le mal du Sénégal. Tout ce que Wade a fait de bien a tout le temps été déprécié, relativisé et finalement travesti en mal radical. «Lorsqu’on considère les individus, les Etats, l’ordre du monde, il est plus facile de voir leurs défauts que de reconnaître leur vrai contenu», disait, à juste raison, Hegel pour stigmatiser la manie qu’ont les hommes à ne voir des choses que leur aspect négatif. Il en est ainsi parce qu’en critiquant négativement «on se donne des airs distingués» et on absout ses propres pêchés. C’est très symptomatique d’ailleurs de voir que ceux qui ont précisément bénéficié des «largesses excessives» de Wade sont les plus prompts à lui faire la critique facile !
Pour commencer, nous voudrions simplement rappeler à tous ceux qui raffolent de cannibalisme historique que quelles que soient ses fautes, le nom de Wade est indélébilement gravé dans l’histoire politique et économique de ce pays : Monsieur le président, vous ne mourrez jamais (même s’il y en a qui meurent, qu’il en soit ainsi) et personne ne pourra vous extirper de nos cœurs et de nos esprits. Je ne parlerai pas de vos réalisations économiques ni des mesures sociales parce qu’elles crèvent l’œil, j’évoquerai juste les symboles parce qu’ils sont plus importants. Je retiendrai surtout de votre bilan cette décision courageuse que vous avez prise de déloger l’armée française, celle de casser le monopole de fait qu’une firme française avait sur notre port (un vache qu’elle trayait sans jamais consentir à son alimentation). Je voudrais également vous remercier de nous avoir légué l’Armp : rien ne sera plus comme avant dans la passation des marchés publics.
En termes de symboles, ces réalisations montrent que même si l’homme que vous êtes a été limité par des contingences politiques et autres, vous avez une vision et une bonne volonté indubitables. L’autre symbole qui nous rappellera toujours votre magistère c’est l’idée des Daaras modernes : il n’y a pas de meilleure façon de mettre un cordon ombilical entre la formation coranique et la formation professionnelle. Grâce à vous, le Sénégal a connu Macky parce que vous lui avez fait confiance : c’est un fait tout aussi têtu que le fait que vos chemins se sont séparés dans la douleur ! Vous avez fait des erreurs et des fautes (comme c’est le destin de tout être humain d’en faire) mais cela ne saurait être un alibi pour vous enterrer dans le seul but d’absoudre et de sanctifier d’autres. Pas de linceul politique pour les grands hommes d’Etat, car comme le disait Hegel un héros ne va pas à la retraite : il en est ainsi parce que les œuvres qui ont fait leur héroïsme ne meurent pas.
En écoutant certains médias depuis votre défaite, on ne peut qu’être obligé de méditer cette réflexion de Winston Churchill : «La politique est plus dangereuse que la guerre... A la guerre, vous ne pouvez être tué qu'une seule fois. En politique, plusieurs fois.» Manifestement, le traitement médiatique de la défaite de Wade semble confirmer ce propos, car en plus de la défaite il y en a apparemment qui veulent la mort du Pds et de son leader. A entendre et à lire certains commentaires injustes et méchants, on est tenté de se demander si Wade et ses partisans sont considérés comme des Sénégalais. A quoi vont servir cette haine et ce déchaînement médiatiques ? La question qui se pose dès lors est de savoir en quoi une telle exigence est-elle démocratique ? Le rôle d’une presse en démocratie c’est de faciliter la démocratie, or cette manie à lyncher un perdant ne contribue pas à consolider la démocratie, car si on est certain qu’on perdra sa dignité après la perte du pouvoir, on aura toujours des raisons de s’y accrocher. La double peine que l’on veut infliger à Wade n’a ni fondement démocratique, ni signification ou justification morale : s’il y a des vautours qui s’impatientent de souiller et de jouir d’une dépouille politique sans défense, ils se trompent.
Nous voulons vous dire, à Monsieur le président, que le fait d’être à un moment donné dans la vie de son peuple en mésentente avec celui-ci n’est pas une déchéance : c’est arrivé à Robespierre, à Napoléon, à de Gaulle, etc. Nous dirons, en parodiant Hegel, que lorsque l’esprit qu’incarnait un héros l’abandonne, il perd ce qui faisait sa force : c’est la loi de la caducité de l’histoire. Si tel n’était pas le sort de tous les grands hommes, ils deviendraient d’une façon ou d’une autre des dieux : la finitude de l’homme fait qu’il est irrémédiablement incapable de vaincre le mal et d’être à l’abri de toute forme d’échec. A chaque époque ses exigences, à chaque homme sa mission : quand on termine sa mission on ne peut ne plus se maintenir au pouvoir. En Espagne, en Italie, des gouvernements ont été ébranlés par une crise internationale sans précédent : ces régimes ont-ils, pour autant, été voués aux gémonies ?
La meilleure façon de ne pas connaître l’engrenage et l’usure du pouvoir c’est de ne jamais l’exercer, mais si tout le monde s’abstenait d’exercer le pouvoir, il perdrait son essence et la société humaine cesserait d’être ce qu’elle est. Il faut arrêter cette gaminerie démocratique consistant à se défouler avec hystérie et intempérance sur un régime déchu, cela pourrait bien cacher un jeu d’enfant très dangereux pour la démocratie. C’est vrai qu’en période d’euphorie la lucidité est un crime et l’esprit critique devient l’incarnation du diable, mais la vérité n’a pas besoin de foule : elles sont même ennemies. Qu’on nous laisse dire au président Wade : Merci d’avoir tenté de nous épanouir. Le peuple sénégalais qui vous a tout donné et que vous avez servi toute votre vie durant, n’est pas prêt à jeter votre nom dans les poubelles de l’histoire. Il n’a pas voulu de votre troisième mandat, il a protesté contre votre ambition réelle ou supposée de procéder à la dévolution monarchique du pouvoir, mais il n’a jamais voulu suivre l’odyssée mortelle des vampires politiques.
Il a soldé ses comptes avec vous dans le respect, la paix, la démocratie et, surtout, dans le sens de la responsabilité. Vous avez été battu, mais vous êtes loin d’être le seul : il y a assurément des pyromanes qui auront du mal à convaincre les Sénégalais que leur activisme extrémiste n’était motivé que par la démocratie. Le peuple n’a jamais délégué quiconque pour parler en son nom ; et les crises que la démocratie engendre peuvent toujours être soldées à l’intérieur de celle-ci : Al Gore et Bush n’ont pas brûlé l’Amérique, les électeurs sénégalais et les partisans de Wade non plus. La plus grande défaite est d’applaudir à la victoire d’un homme qu’on avait accusé d’avoir fraudé en 2007 pour élire le candidat dont il fut le directeur de campagne sur la base du même fichier électoral. On ne peut pas, après avoir théorisé et pratiqué le boycott des législatives de 2008 sur la base d’un argument aussi fallacieux, revendiquer la qualité de démocrate et de républicain. (A suivre)
Alassane Khodia KITANE,
professeur au Lycée Serigne Ahmadou Ndack Seck de Thiès