Dans la société traditionnelle sénégalaise, le marabout occupait une place de choix. Il dirigeait le spirituel et organisait le temporel. Dans ce temporel, il jouait les bons offices et abritait les nécessiteux. Il faisait travailler les gens et donnait à manger, tout en assurant l’éducation et l’instruction des individus dans divers domaines. Il avait une place centrale dans la vie des populations.Cela s’est si bien vérifié que, dans cette société sénégalaise en transition, depuis les indépendances, le pouvoir politique s’est appuyé sur les marabouts comme clientèle politique, ou comme grands électeurs et porteurs de voix. Ainsi, ce pouvoir politique a toujours cherché à avoir la caste maraboutique avec lui. Le dernier épisode en date a été cette recherche effrénée de soutien maraboutique de la part du chef de l’Etat sénégalais sortant.
Abdoulaye Wade a appris à ses dépens ce qu’il savait depuis les élections de 2000 que le pouvoir maraboutique s’est effrité, au moins dans le domaine temporel. Les deux déconvenues de Serigne Béthio (2007 et 2012), et bien avant cela, celle de Serigne Mansour Sy et de son porte-parole en 2000, en sont de parfaites illustrations. Désormais, ils s’y prendront à plusieurs reprises avant de s’engager dans cette entreprise périlleuse, qu’ils soient khalifes périphériques ou centraux. Ainsi, à contexte nouveau, pratiques nouvelles ! Quand dans cette société sénégalaise contemporaine, on tente toujours de s’appuyer sur ces marabouts pour qu’ils apaisent la tension sociale, ou pour qu’ils donnent des consignes de vote, on est en train de leur faire jouer un rôle qui n’est plus le leur.
Dans cette optique, quand le nouveau chef de l’Etat sénégalais, Macky Sall, est allé dire à Touba qu’il doit sa victoire éclatante au khalife général des mourides, on est tenté de dire à Macky qu’il n’est pas respectueux des Sénégalais et qu’il se fourvoie carrément. Le chef de l’Etat sénégalais aurait-il oublié que ce marabout avait donné une consigne tacite de vote contre lui en ne le recevant que pendant 08 minutes, alors que son rival d’alors s’était même permis de se la couler douce là-bas ? N’avait-t-il pas essayé de se rattraper à Tivaouane, là où il est resté pendant trois tours d’horloge ? Tivaouane ou Touba, c’est du pareil au même, ces marabouts ne dirigent plus la conscience des Sénégalais. Le marabout de Pire, Serigne Moustapha Cissé, a été pathétique dans ce domaine, comme l’a rappelé Mody Niang, dans une de ses contributions.
Malgré le fait que l’on vit une certaine recrudescence pour l’engouement religieux ou spirituel, il y a lieu de penser que cela répond plus à un besoin de se fondre dans un groupe, plutôt qu’à un besoin de guide ou de gourou. L’individu contemporain, seul et désemparé devant l’effritement des appartenances traditionnelles, cherche frénétiquement à se mouvoir au sein d’un groupe quelconque pour se sentir en sécurité. Cela est aussi vérifiable à travers tout ce foisonnement de mouvements associatifs.
De ce fait, face à l’usage dévoyé et souvent surdimensionné du rôle et du pouvoir maraboutique, il y a lieu de faire comprendre que maintenant, ce dont les individus ont besoin, est que l’on mette le pouvoir politique, économique, religieux à leur portée et non de les assujettir de quelque manière que ce soit. Cela veut dire alors que de plus en plus, il faut chercher à remplacer le marabout, en faisant de chacun un marabout. Et c’est de cette même manière qu’on est en train de chercher à se substituer à l’Etat, en faisant de chacun l’Etat. L’Etat, c’est tout le monde.
Comment, alors, en finir avec les marabouts ? Concrètement, cela se passe de plus en plus par ce qu’on appelle la déconcentration et la décentralisation. En effet, si tout se passe comme il faut avec le développement de collectivités locales viables et fiables, les populations, normalement, en cas de besoin, se tourneront vers les représentants de cette collectivité locale pour toute action. Ainsi, pour se marier, on ira aussi chez le maire ou le Pcr pour recevoir ses bénédictions (certificat de mariage), au lieu d’aller exclusivement chez le marabout. Même chose pour baptiser son enfant, parce qu’on aura besoin de l’enregistrer à sa naissance. Idem pour la distribution de vivres en période de soudure ou non, de semences. Rien ne passera plus par le marabout, exclusivement.
Le rôle du marabout sera réduit au strict minimum, c’est-à-dire au symbolique, et non plus de vouloir régenter le corps et l’âme des individus. De plus en plus, les élus locaux tendront à se substituer aux marabouts, dans le domaine du corps (mariage, naissance, funérailles, soins, vivres, etc.). D’ailleurs, la grande différence entre marabouts et élus locaux se trouve dans ce fait que ces derniers sont élus et les premiers sont de «droit divin» (comme l’ont été les rois dans les sociétés féodales), ou de plus en plus de droit sanguin (comme le sont les marabouts du Sénégal, pour la plupart, à Tivaouane, Touba, Médina Baye, Kanel, etc.). Ce qui n’est plus normal. Ce qui relève de la pathologie, dans les sociétés égalitaristes et qui se veulent méritocratiques, comme la nôtre.
Si on remonte dans l’histoire, par comparaison, on verrait que toute la puissance de l’Eglise catholique lui venait du fait qu’elle régentait toute la vie des individus. Elle a perdu de sa superbe, à partir du moment où elle ne gérait plus le corps des individus, c’est-à-dire les besoins temporels des individus (la sexualité, le mariage, le baptême, les funérailles, etc.). La caste maraboutique suivra inexorablement cette décadence de l’Eglise catholique, sauf qu’avec l’Islam, ces marabouts n’auraient jamais dû connaitre ce pouvoir exorbitant, puisque l’Islam ne (re) connait pas de clergé. Mais, le sociétal étant souvent plus fort que le religieux, certains pays musulmans comme le Sénégal et l’Iran, ont connu une forme de clergé qui s’est sclérosé.
Dans l’histoire du Sénégal, ces marabouts ont eu à assurer un rôle central à tous les points de vue. Cependant, de nos jours, sauf à vouloir les maintenir de force, le système maraboutique est carrément en déphasage avec ce qui s’opère de plus en plus comme réalité sociale, sous nos yeux, contrairement aux allégations de Thierno Lô, ex-ministre de la République sous le magistère de Wade. Alors, de deux choses, l’une :
Ou ils se fondent carrément dans la masse, en gardant certaines spécificités (spirituelles), comme tous les autres groupes, chacun avec ses spécificités (médecins, magiciens, professeurs, politiciens, etc.) Ou alors, ils essayent de vivre dans des sortes de couvents ou de monastères, comme cela se fait, partout ailleurs, dans ces sociétés, qui ont dépassé ce stade où ce genre d’individus régentait la vie de tous et de chacun. Ce serait ici alors, remettre au goût du jour, le soufisme, sous cette forme de réclusion ou de retrait, par rapport à la vie courante.
Cependant, si comme cela semble être le cas, la société tend de plus en plus à devenir démocratique et égalitariste, alors, les marabouts n’ont plus le droit de s’arroger des droits différents des autres individus de la société. Le marabout est un citoyen ordinaire, pas plus, pas moins !
Mamadou Moustapha WONE,
Sociologue
Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser.
BP : 15 812 Dakar-Fann Sénégal