Les 5 travaux d’Héraclès du président Sall

Ces derniers mois, des amis m’ont, à la limite, forcé d’écrire sur la situation politique du Sénégal, tant ils avaient l’habitude de lire mes textes qu’ils trouvaient partisans. Je veux les rassurer en leur disant que mon silence n’avait pas une autre signification qu’un minimum d’élégance. Il fallait laisser dérouler celui à qui les Sénégalais ont confié leur destin. Le président Macky Sall, l’opposant d’alors, a posé des actes politiques forts, dans un travail sérieux pour gagner l’élection présidentielle. Une observation attentive de ses actions devrait être de rigueur plutôt que des sorties aussi inopportunes que non nécessaires. 

Je puis, cependant, affirmer que cela ne change en rien mon ancrage dans «Rewmi» et suis en phase, politiquement, avec Idrissa Seck. Le président de la République ayant maintenant dégagé ses grandes pistes, il me semble opportun d’en faire, modestement, ma lecture. Le qualificatif herculéen des travaux du nouveau président sénégalais n’est ni sarcastique, ni exagéré. Tuant sa femme Mégara et ses fils dans un moment de folie, Héraclès a été soumis aux 12 travaux pour expier ses fautes. Il a eu donc à étouffer le lion de Némée à la peau impénétrable et rapporter sa dépouille, tuer l'hydre de Lerne, battre à la course la biche de Cérynie, ramener vivant l'énorme sanglier d'Erymanthe, nettoyer les écuries d'Augias, tuer les oiseaux du lac Stymphale aux plumes d'airain, dompter le taureau crétois de Minos, capturer les juments mangeuses d'hommes de Diomède, rapporter la ceinture d'Hippolyte, vaincre le géant aux trois corps Géryon et voler son troupeau de bœufs, rapporter les pommes d'or du jardin des Hespérides, et enfin descendre aux Enfers et enchaîner le chien aux trois têtes. Dans l’imaginaire de beaucoup de Sénégalais, le président Sall était (est?) un «fils» de Wade, appartenant à la famille libérale, donc disposé à une continuité libérale wadéene. Après son élection à la présidence de la République, il lui fallait une rupture.

Il l’a si bien compris qu’il a évoqué ses priorités en cinq grands axes : éviter la crise alimentaire, baisser le prix des denrées, ne pas replonger dans le noir, faire la paix en Casamance et réduire le train de vie de l'Etat. Comme Héraclès, les travaux mackyéens sont aussi durs les uns que les autres, mais sont tous, à hauteur d’homme. Si le premier a pu compléter ses travaux en 10 ans, le président sénégalais doit les achever en 5 ans ! La baisse de prix des denrées de première nécessité ayant été amorcée, il reste à l’administration Sall de s’attaquer urgemment à l’épineux problème casamançais notamment.  Abdou Diouf et Abdoulaye Wade ont échoué sur la gestion de l’irrédentisme sudiste. Depuis 30 ans, la plaie casamançaise a gangrené, malgré de nombreux «cessez-le-feu» (31 mai 1991, 26 décembre 1999 à Banjul et 30 décembre 2004).

La mort de Sidi Badji, secrétaire général du Mfdc en 2003 et celle de l'abbé Diamacoune Senghor en janvier 2007 ont semblé radicaliser le mouvement. Cinq mois seulement après la disparition de l’abbé, des rivalités ont opposé plusieurs factions du Mfdc qui ont gardé le maquis (certains s'étant réfugiés en Gambie). Des années durant, civils et militaires ont continué de tomber dans des embuscades meurtrières : le 2 octobre 2009, six militaires sont tués près de la frontière avec la Guinée-Bissau; et récemment, le 14 février 2012, quatre autres sont tombés sur le champ d’honneur. La difficulté d’un tel dossier est liée à son soubassement politique. Le président de la République a bien fait de s’être déjà rendu en Gambie - où cette question a sûrement été évoquée - , mais Il doit aussi impliquer la Guinée-Bissau , «partie prenante» du conflit. D’un autre côté, le président doit ouvrir un dialogue serein et honnête avec les rebelles. Il doit impérativement rompre avec les politiques «Monsieur Casamance» et porteurs de «mallettes d’argent». Enfin, une négociation qui fera sortir les rebelles des maquis devrait être accompagnée d’une réelle politique de développement économique de la verte Casamance.

Macky Sall a, sans doute, compris l’ampleur et la complexité de ce travail pour ne pas promettre sa résolution en «100 jours». Mais, il reste que la gestion de cette crise doit être imminente. Un autre travail herculéen sur lequel les Sénégalais attendent le président est la difficile question des délestages. Le colmatage du plan Takkal a déjà montré ses limites, parce que conjoncturel et très onéreux. L’administration de Wade a perdu l’élection présidentielle en partie à cause de l’échec cuisant de sa politique énergétique, notamment l’électricité. Une mauvaise politique d’approvisionnement, un problème d’investissements matériels (vétusté des installations) et une mauvaise gestion ont plombé les ailes de la Senelec. Le président doit redresser ces faiblesses pour espérer arriver à des résultats durables.

Depuis des années, les bonnes idées n’ont pas manqué, mais leur application a fait défaut. Pour définitivement résoudre le problème de la Senelec, il faudra moderniser, avant de privatiser, ses installations et ses équipements de production et de transport. La distribution devra, elle aussi, être modernisée, mais restera aux mains de l’Etat. Cela aura le génie de régler en même temps les problèmes de leadership et de management dont souffre la société. Sans une fourniture adéquate en électricité, des patients continueront de mourir dans les hôpitaux, des entreprises vont fonctionner au ralenti. L’économie sénégalaise, dans son ensemble, en pâtira ! Quant à la «crise alimentaire», le président doit éviter que 850 000 Sénégalais aient des difficultés alimentaires ces prochaines années (selon la Fao). Le monde rural étant le plus exposé, le gouvernement doit débloquer rapidement environ 25 milliards dans un premier temps avant de s’attaquer au développement agricole. Ce dernier doit être le point focal pour assurer, tout au moins, une sécurité alimentaire.

Des politiques incitatives doivent être mises en place pour accompagner et encourager nos agriculteurs à se lancer dans la culture vivrière de qualité d’une part. Aussi faudrait-il éduquer les populations à consommer les produits locaux. Il est inadmissible de dépenser, rien que pour l’importation du riz, 211 milliards par an alors que le pays compte , dans sa vallée du fleuve uniquement, plus de 240 000 hectares de terres irrigables, grâce aux barrages de l’Omvs ! Environ seulement 80 000 hectares sont aménagés à ce jour ! Dans une concertation intelligente avec les acteurs agricoles, il est possible de réduire de moitié les 300 milliards annuels de facture alimentaire (riz, mais et blé) du pays. Enfin, beaucoup de Sénégalais s’attendent à la réduction du train de vie de l’Etat -et la lutte contre l’impunité. Le président doit rectifier les pratiques clientélistes et nébuleuses de Wade : nominations légères, missions diplomatiques fantaisistes, agences aux coquilles vides, avantages faramineux aux sbires, création de planques er de «rentiers de l’Etat», etc.

Tout cela a fait du régime sortant le plus glouton de toute l’histoire politique du Sénégal. Ce travail du président Sall sera comparable au nettoyage des écuries d'Augias qui étaient dans un état de saleté répugnante, avec plus de 500 troupeaux et un fumier qui n’avait pas été enlevé depuis plus de 30 ans. Ce «travail» de décapage est important et symboliquement chargé. Si le président réussit cette rupture, le Sénégal sera plus facile à gouverner dans le futur.

Certes le pouvoir actuel a commencé à «dégraisser le mammouth». Cela devrait se poursuivre de la manière la plus rigoureuse possible, avec à la clé des résultats palpables. Il faut que l’Etat redevienne austère mais fortpour poursuivre tous les fauteurs. La tâche est immense, mais parfaitement réalisable, même si on reconnait que le Président Sall a hérité d’un pays en pleine déliquescence économique et comportementale. Obama avait hérité d’un pays en pleine déroute économique, mais a pu travailler à la sortie de crise économique et à l’érection de grandes réformes dont le «health care reform». Le peuple sénégalais n’attend pas moins du nouveau président.

Chouaib COULIBALY

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