Il n'est d'ailleurs mentionné nulle part, parmi les objectifs du programme national de lutte, l'éradication du paludisme parce qu'il est pratiquement impossible, avec les moyens actuellement disponibles, de l'obtenir dans notre zone biogéographique. Il convient de rappeler que le Sénégal a abrité une zone pilote d'éradication du paludisme qui a fonctionné de 1953 à 1961 dans la région de Thiès avec comme objectif la disparition de la maladie dans une zone peuplée de 50 000 habitants.
L'évaluation des résultats obtenus en 1961 avait permis de constater que, malgré les importants moyens mis en œuvre à l'époque (227 millions de francs), l'interruption de la transmission n'était pas obtenue. Une situation analogue existait dans toutes les autres zones pilotes en zone de savane. Ce qui amena certains des partenaires du projet à se retirer, laissant en définitive le Sénégal poursuivre avec ses propres moyens les activités en les redimensionnant. C'est dire que le paludisme a, depuis longtemps, figuré parmi les principales préoccupations des autorités sanitaires qui ont mis en œuvre des stratégies de lutte variées définies par d'éminents paludologues et obtenu des résultats satisfaisants qui n'ont pas pu être maintenus faute de moyens.
Pourtant, lutter contre le paludisme ne devrait pas être si difficile du fait que la maladie est spécifiquement humaine et ses modalités de transmission bien connues. En effet, l'anophèle femelle, pour le repas de sang nécessaire à la maturation de ses œufs, pique un individu malade et absorbe en même temps que le sang, le parasite qu'il contient. Celui-ci se multiplie au sein de l'insecte qui le transmet par la suite à un sujet sain à l'occasion d'un autre repas de sang. Le parasite passe ainsi d'un individu malade (porteur du parasite) à un individu sain (n'hébergeant pas le parasite) par l'intermédiaire de la piqûre de l'anophèle. Cette modalité de transmission est de loin la plus importante, les autres étant considérées comme marginales.
Il suffirait donc de faire disparaître le parasite en traitant efficacement le plus grand nombre de porteurs, d'obtenir la disparition du vecteur ou tout au moins réduire de façon significative et durable la densité de sa population, de protéger les populations des piqûres infectantes ou d'empêcher la multiplication du parasite chez elles lorsque l'infection se produit.
Pourquoi donc tant de difficultés pour vaincre cette maladie ? Cela provient du fait que les mesures de lutte actuellement disponibles ne sont que partiellement efficaces et leur mise en œuvre à grande échelle difficile et d'un coût très élevé. Examinons brièvement les possibilités offertes.
1. Faire disparaître le parasite des sujets infectés.
La mesure va consister à dépister et traiter efficacement les porteurs du parasite sur toute l'étendue du territoire. Outre la difficulté de dépister tous les porteurs malgré l'apparition récente des tests de diagnostic rapide (Tdr), se pose le problème du ou des médicaments à utiliser. Un traitement à grande échelle exige de disposer de médicaments efficaces, faciles à administrer, bien tolérés, bon marché et gratuits pour les démunis, disponibles dans tout le pays.
Parmi les médicaments existants, seule la chloroquine ‘nivaquinine en milieu rural’ remplissait la plupart des critères précédemment énumérés. Elle était distribuée sur pratiquement toute l'étendue du pays par le Service de lutte antipaludique (Slap), l'ancienne division du ministère de la Santé chargée de l'Education sanitaire avec la collaboration des autres structures de santé, de l'administration territoriale (préfets et chefs d'arrondissement) et les Centres d'expansion rurale (Cer) qui fonctionnaient pratiquement partout en milieu rural, même dans les endroits les plus reculés.
C'est l'occasion de rendre un hommage mérité à des collègues ayant participé activement à la lutte contre le paludisme dans ce pays. Il s'agit des regrettés Docteurs Iba Guèye, 1er paludologue sénégalais, ancien médecin-chef du Slap et Paul Ndiaye, ancien chef de la Division de l'Education sanitaire et aussi à M. Ibrahima Sèye, collaborateur et successeur de ce dernier que je salue au passage.
L'apparition, puis l'extension de la résistance du parasite à la chloroquine a fait que son utilisation n'est plus recommandée. A la place sont utilisés les Act (Artémissinine combinée à un autre antimalarique) dont l'efficacité dans le long terme n'est pas garantie. De plus, la couverture totale du pays qui a commencé, demande à être poursuivie, en y mettant les moyens pour que ces produits soient disponibles partout. Efficacité à longue échéance non garantie pour les produits existants, difficulté de les rendre disponibles constamment sur une longue période partout dans le pays font qu'il est pratiquement impossible de faire disparaître le parasite par la seule utilisation de médicaments.
2 - Faire disparaître le vecteur ou réduire fortement la densité de sa population
Pour ce faire, sont utilisés :
- les moustiquaires aux lits, les grillages aux portes et fenêtres qui ont toujours figuré parmi les mesures de protection contre les piqûres des moustiques en général et des anophèles en particulier.
Imprégnées d'insecticides et utilisées à grande échelle, les moustiquaires participent à la lutte anti-vectorielle en tuant les anophèles, contribuant ainsi à la réduction de leur densité, mais l'apparition à plus ou moins brève échéance de la résistance aux produits utilisés, est à craindre. Il faut aussi signaler que ne sont pas protégés ceux qui n'utilisent pas ces moustiquaires ou qui en disposent, mais passent une bonne partie de la nuit dehors.
- les pulvérisations intra-domiciliaires d'insecticides sont encore plus efficaces, mais demandent à être renouvelées 1 ou 2 fois/an durant de nombreuses années avec tous les risques que cela comporte du fait de leur toxicité pour la faune non cible et leur impact négatif sur l'environnement. Il y a aussi la possibilité d'apparition de la résistance des anophèles aux insecticides utilisés.
Au total, moustiquaires imprégnées et pulvérisations intra-domiciliaires périodiques réduisent fortement la transmission, mais ne l'annulent pas. Ce qui fait qu'un arrêt de l'application de ces mesures entraîne l'augmentation progressive de la transmission qui peut avoir des conséquences désastreuses sur une population devenue plus sensible au paludisme, après une période plus ou moins longue de protection.
3 - Protéger le sujet sain de la maladie
Sur le plan individuel, la protection peut être obtenue en évitant les piqûres d'anophèles par différents moyens (moustiquaires imprégnées d'insecticides ou non, produits répulsifs, etc.) pour des personnes effectuant un séjour de brève durée en zone de transmission. Mais ces moyens sont insuffisants pour empêcher les sujets vivant en zone d'endémie de recevoir des piqûres infectantes.
La protection individuelle peut aussi s'effectuer par la prise de médicaments à titre préventif. C'est la chimio-prévention antipaludique qui n'est, à présent, recommandée par l'Oms que chez les femmes enceintes et ceux qui effectuent un séjour de courte durée dans une zone d'endémie, ainsi que les migrants, en raison de l'apparition de souches du parasite résistantes à certaines molécules dont la chloroquine.
Sur le plan collectif (prophylaxie collective), en l'absence de médicaments actifs utilisables à grande échelle sans danger et/ou de vaccins efficaces et bon marché pour ne pas dire gratuits, les autorités sanitaires sont désarmées face à la nécessité d'assurer la protection des populations contre la survenue de la maladie à la suite d'une piqûre infectante.
Tout ce qui précède montre bien la difficulté d'obtenir l'arrêt de la transmission du paludisme dans notre zone biogéographique. C'est la raison pour laquelle, l'objectif d'éradiquer le paludisme, prôné un certain temps par l'Organisation mondiale de la santé (Oms) pour nos pays, a été purement et simplement abandonné au profit de l'obtention de la réduction de la morbidité et de la mortalité imputables à cette affection. Il s'agit actuellement d'utiliser tous les moyens disponibles pour une lutte intégrée dans le cadre d'une stratégie mondiale définie par l'Oms et dénommée ‘Faire reculer le paludisme’ qui a servi de base à l'élaboration par les pays concernés de plans stratégiques adaptés à la situation de la maladie et mis en œuvre avec des résultats très encourageants.
Le programme de lutte contre le paludisme du Sénégal qui bénéficie de l'appui du Fonds mondial de lutte contre le sida, la tuberculose et le paludisme et de bienfaiteurs parmi lesquels Youssou Ndour, dispose de moyens importants qui n'ont jamais pu être mobilisés pour lutter contre cette maladie dans le passé. Il faut dire aux partenaires qui ne le savent pas que des succès obtenus à brève échéance dans la lutte contre le paludisme, ne doivent pas rendre euphoriques les acteurs et réduire leur vigilance puisque tout relâchement des activités de lutte va entraîner une recrudescence de la maladie. Il faut qu'ils sachent que la lutte contre le paludisme pour donner des résultats probants doit s'inscrire dans la durée. Ce qui nécessite de leur part un engagement ferme et résolu à soutenir le programme aussi longtemps qu'ils le pourront.
Il est à craindre, en effet, que des partenaires suspendent leur appui devant l'obligation, pour maintenir de bons résultats, de poursuivre l'application des mesures de lutte durant une longue période, comme cela a été observé pour des programmes précédemment mis en œuvre. Il faudrait aussi que l'Etat, pour pérenniser l'application des mesures de lutte, augmente progressivement sa contribution pour, à terme, prendre en charge l'essentiel du financement de celle-ci. C'est le moyen le plus sûr pour que le paludisme cesse d'être un problème de santé publique dans notre pays.
Professeur Samba DIALLO Agrégé de Parasitologie - Mycologie Ancien Médecin-Chef du SLAP E-mail: Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser.