Le 23 Juin : du «soulèvement» populaire à la leçon démocratique

L’histoire politique contemporaine du Sénégal a été fortement chamboulée par un évènement politique particulièrement décisif. C’est suite aux agissements d’un régime libéral arrogant, narquois et qui semblait aveugle devant les limites de l’impossibilité devant un peuple qu’il croyait timoré, que la goutte d’eau qui allait faire déborder le vase vint au jour. Ainsi, ayant tripatouillé et violé, et ce à plus d’une dizaine de fois, ce dont toute nation souveraine a de plus sacré en l’occurrence la Constitution qui constitue la charte fondamentale, l’épine dorsale régissant le soubassement et la bonne marche de tout pays, le défunt régime libéral semblait ignorer qu’en proposant l’adoption par «son» Assemblée d’une loi jugée scélérate, elle allait signer son acte de mort. 

Cette énième (et dernière) tentative de violation flagrante de la Constitution instituait un ticket présidentiel permettant au président de l’époque (en la personne de Abdoulaye Wade) de passer au premier tour avec seulement 25% des suffrages valablement exprimés. Soit un (1) Sénégalais sur cinq (5). Gâteau sur la cerise, il avait la possibilité de se faire succéder par son Vice-président en cas d’indisposition. Décision que l’écrasante majorité des Sénégalais rejetait avec indignation car flairant un hold-up constitutionnel. Un projet aussi machiavélique que celui-ci était consécutif au sentiment des Libéraux d’avoir perdu de l’estime des Sénégalais qui avaient fini de les renier. Ce projet de loi aux allures de coup d’Etat constitutionnel et/ou institutionnel vint empirer l’atmosphère tendue qui sévissait à Dakar et à l’intérieur du pays.

Sidérés par les assauts répétitifs et multiples du régime libéral conjugués aux dures conditions de vie  à travers les délestages incessants, les pénuries fréquentes, la cherté du coût de la vie, le chômage galopant des jeunes…, les Sénégalais, acculés et las d’attendre, semblaient à bout de souffle. Cette tentative hardie des Libéraux fut perçue comme le summum, le trop-plein des «assauts wadiens» qui allait provoquer l’ire de tout un peuple déjà meurtri par le désir fou d’un président voulant vaille que vaille rempiler pour un troisième mandat non réglementaire. Ainsi, ne voulant plus voir leur charte fondamentale foulée au pied tel un torchon, le peuple sénégalais (sous la coupole du M23 et du mouvement Y en a marre), se dressa comme un seul homme contre cette énième (et dernière) tentative hautement risquée. C’est alors que les députés du camp de l’opposition (toutes obédiences confondues), les mouvements syndicaux et estudiantins, le forum civil et des citoyens lambda se trouvèrent aux croisées des chemins, à un tournant décisif de l’histoire (politique) de leur pays.

Le moment fut historique en ce sens que presque toutes les caméras du monde étaient braquées sur le «Pays de la Teranga» dont la stabilité légendaire vacillait et risquait à tout moment de basculer dans une terreur indescriptible. C’est ainsi qu’au terme d’une rude journée marquée par de chaudes empoignades et de combats d’épiques opposant les forces de l’ordre (dépassés par la tournure des évènements) aux populations à travers de nombreux foyers de tensions ajoutés à un pressing populaire irréprochable que les députés libéraux qui, au début étaient favorables à l’adoption de ce projet tant décrié, reculèrent et lâchèrent finalement du lest. Ceci, au grand bonheur d’un peuple qui craignait pour sa survie.

Cependant, la première des lectures qui se dégage de cette journée mémorable désormais inscrite (en lettres d’or) dans les annales de l’histoire politique du Sénégal reste celle d’une «révolution» populaire. Première du genre dans l’histoire politique contemporaine de notre jeune République. En d’autres termes, des milliers de Sénégalais se sont dressés - telles des sentinelles de la Démocratie - contre toute idée d’adoption de ce projet de loi criminel. Ils voyaient derrière ce ticket présidentiel la mise en branle du projet de dévolution dynastique du pouvoir qui, inévitablement, aboutirait au remplacement d’Abdoulaye Wade par son fils et protégé Karim Wade.

Ce dernier se trouve actuellement dans de très sales draps car trempé dans des deals et autres malversations financières à travers diverses affaires telles que l’Anoci, l’Autoroute à péage, l’Aibd… (pour ne citer que celles-ci). Les Libéraux étaient convaincus de la culpabilité du défunt ministre du Ciel et de la Terre et que seul le poste de Vice-président (et éventuellement de président de la République) pourrait le tirer d’affaires. Toutefois, ce serait sans compter avec la détermination et l’abnégation de ces milliers de Sénégalais (tous âges confondus) rassemblés à la Place Soweto de l’Hémicycle au slogan de «Touche pas à ma Constitution», pour s’opposer à ce projet de loi qui n’honore pas l’histoire du Sénégal. Le déclic patriotique semblait déjà en marche.

La seconde analyse à faire du 23 juin porterait sur cette leçon (voire cours magistral) de démocratie administrée par le peuple sénégalais au reste du monde, plus particulièrement de l’Afrique. Cette journée a vu la consécration d’une noble cause populaire sur les agissements peu orthodoxes d’un régime libéral qui représentait tout sauf l’élégance républicaine. Les Sénégalais avaient fini de prouver que le pouvoir, au vrai sens du terme, est l’apanage du peuple, aussi bénin semble-t-il, et non pas de l’Etat, et que par conséquent la souveraineté est populaire et non pas régalienne. C’est dire aussi que quand un peuple qu’on croyait soumis se réveillera, tout régime autoritaire tremblera. Sur ces entrefaites, la leçon de démocratie à retenir serait que les peuples ne devraient pas craindre leur gouvernement, mais que les gouvernements devraient plutôt craindre leur peuple.

Alassane DEME,

Maitrisard en Humanities & Area Studies

Université Mohamed 1er, Oujda – Maroc.

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