A la différence des précédents anniversaires réduits à leur plus simple expression par la volonté d’un pouvoir déterminé à orienter la conscience nationale vers l’oubli, le moment est venu de mettre à profit ce délai pour réfléchir sur l’agenda, non pas pour faire une chasse aux fautifs dans la chaîne de responsabilité, mais, pour que les vérités éclatent, afin de permettre la paix des cœurs et la réconciliation. Il faut reconnaître que le président Abdoulaye Wade avait la manie de mettre la lumière sous le boisseau sur les dossiers brûlants qui entachaient sa gouvernance, en raison de l’anormalité qui caractérisait son magistère et qui faisait en sorte qu’il se trompait le plus souvent. Cette posture du tout sachant engendrait la multiplication des erreurs et favorisait la rétention de l’information et l’impunité ; si bien que son régime cumulait énormément de choses à se reprocher et avait tendance à toujours ruser pour masquer des vérités à l’opinion, surtout en ce qui concerne le Joola pour la prévention et la gestion du sinistre. Car, le navire vit toujours dans les profondeurs des mers avec ses nombreux carnets secrets à bord et qu’est-ce qu’il en sera du renflouement de l’épave qui ne peut plus continuer à gésir dans les profondeurs des mers, comme s’il s’agissait d’abandonner des vestiges historiques précieux pouvant servir l’humanité.
Nous nous souvenons que le Joola n’avait pas de certificat de navigabilité et que l’accident était survenu à la suite de réparations de fond à quai constituant deux violations graves aux conventions maritimes internationales. Les religions nous ont enseigné que s’il y a des vérités dont l’éclatement pourrait conduire à des instabilités, des catastrophes ou des situations pouvant mener à un lourd tribut pour la société, il aurait mieux fallu garder ses dites vérités au secret un certain temps, mais, pas tout le temps, afin d’éviter le pire. Une raison d’Etat, au-delà de la vérité, dans le cas d’espèce, pourrait prévaloir temporairement pour transcender un contexte chargé (deux ou trois années) dans le but de sauvegarder les bases de l’existence d’une entité. En effet, lorsqu’il s’agit de préserver l’unité d’une famille, d’une communauté ou d’une nation, certaines vérités ne sont pas toujours bonnes à dire dans les temps voisins des événements. C’est affirmer que la vérité qui peut conduire en dernière instance à la dislocation d’une famille, d’une communauté ou d’une nation devient secondaire et devra être pour des questions stratégiques conservée un temps limité dans le secret d’état. Cette rétention provisoire de l’information bannit en réalité la transparence, le devoir de communiquer et l’impunité, dès lors qu’elle est différée devant la conscience historique pour un devoir de manifestation ultérieure, qui, en tout état de cause, constitue un impérium, en ce que la vérité soit la voie de Dieu et du peuple.
En dépit de l’intervalle de temps assez important qui nous sépare de l’accident et à l’aune de l’avènement d’un régime normal et responsable au Sénégal, le moment est venu d’éclairer l’opinion sur les nombreuses questions non élucidées, au motif que l’absence de réponses adéquates aux multiples interrogations empêche à la mémoire collective de clore le dossier et interdit le classement de l’affaire. L’argument qui consiste à dire d’éviter de réveiller les douleurs en montrant des horreurs ne résiste pas à l’analyse, étant donné que cette catastrophe déjà inscrite dans notre propre histoire fait partie de notre patrimoine et doit être connue dans ses moindres détails par le public. A cet égard, des livres et films retraçant les péripéties du sinistre avant, pendant et après le naufrage ne seront pas de trop, aux fins de conservation de cette séquence historique pour la postérité, afin que pareille situation ne puisse plus jamais se reproduire. Il s’y ajoute l’existence dans notre pays d’un vide judiciaire résultant du classement de l’affaire par l’Etat du Sénégal, laquelle décision a rendu opératoire la justice française du fait de la compétence résiduelle, après saisine des parents des victimes françaises ayant refusé l’indemnisation. Rappelons que l’Etat du Sénégal à l’époque avait assorti le droit à l’indemnisation des parents des victimes, à l’impossibilité de saisine des juridictions sénégalaises ; ce qui était une autre violation manifeste aux droits fondamentaux de l’homme, victime d’accident, offensé, spolié ou opprimé.
Autant de questions fondamentales en suspens qui mériteraient la mise en place urgente d’une commission vérité et réconciliation chargée de réfléchir, suivant une nouvelle approche, sur la gestion de ce lourd passif du défunt régime, avant le dixième anniversaire qui frappe à nos portes. La commission vérité et réconciliation pourrait être composée, entre autres, de représentants des parents des victimes, de généraux à la retraite, de professionnels du secteur et diverses personnes ressources …
Kadialy GASSAMA
Economiste
Rue Faidherbe X Pierre Verger Rufisque
Nb : Articles du même auteur sur le Joola
-La surexploitation du Joola exige l’acquisition d’un deuxième bateau : Sud Quotidien du 29 mai 2001 -Les dangers d’une privatisation du Joola : Wal Fadjri du 23 septembre 2002
-Péril en Casamance : Wal Fadjri du 09 juillet 2003
-Le Joola avait chaviré un mois de septembre au large de côtes gambiennes : Wal Fadjri du 24 août 2007
-Le second naufrage des commercantes rescapées du Joola : Wal Fadjri du 06 juin 2007
-Raison d’Etat et devoir de vérité : Le Quotidien du 02 octobre 2008
-Similitudes et dissemblances entre les disparitions de l’A330 d’Air France et du bateau le Joola : Wal Fadjri du 17 juin 2009
-La phobie d’une justice des autres : Le Populaire des 27 et 28 novembre 2010
-Les vraies raisons du non renflouement du Joola : Wal Fadjri du 26 septembre 2011