Pour une commission vérité et réconciliation sur le naufrage du Joola

Nous allons vivre dans moins de trois mois (Septembre 2002-Septembre 2012) le dixième anniversaire de la plus grande catastrophe humaine de l’histoire de la marine mondiale, sans que toutes les vérités et péripéties ne soient révélées sur ce drame qui avait vu la disparition dans les conditions les plus atroces de près de deux mille âmes. Dans le registre des préjudices  subies par la communauté nationale durant le règne du défunt régime et Dieu sait qu’il en existe un nombre incalculable, celui du naufrage du Joola devrait être la première affaire à ouvrir par les nouvelles autorités, au vu de l’ampleur du désastre et de l’échelle des pertes humaines ; Mêmes les plus grandes batailles navales lors de conflits mondiaux n’ont pas provoqué autant de disparus.  

A la différence des précédents anniversaires réduits à leur plus simple expression par la volonté  d’un pouvoir déterminé à orienter la conscience nationale vers l’oubli, le moment est venu de mettre à profit ce délai pour réfléchir sur l’agenda, non pas pour faire une chasse aux fautifs dans la chaîne de responsabilité, mais, pour que les vérités éclatent, afin de permettre la paix des cœurs et la réconciliation. Il faut reconnaître que le président Abdoulaye Wade avait la manie de mettre la lumière sous le boisseau sur les dossiers brûlants qui entachaient sa gouvernance, en raison de l’anormalité qui caractérisait son magistère et qui faisait en sorte qu’il se trompait le plus souvent. Cette posture du tout sachant engendrait la multiplication des erreurs et  favorisait la rétention de l’information et l’impunité ; si bien que son régime cumulait énormément de choses à se reprocher et avait tendance à toujours ruser pour masquer des vérités à l’opinion, surtout en ce qui concerne  le Joola  pour la  prévention et la gestion du sinistre. Car, le navire vit toujours dans les profondeurs des mers avec ses nombreux carnets secrets à bord et qu’est-ce qu’il en sera du renflouement de l’épave qui ne peut plus continuer à gésir dans les profondeurs des mers, comme s’il s’agissait d’abandonner des vestiges historiques précieux pouvant servir l’humanité.

Nous nous souvenons que le Joola n’avait pas de certificat de navigabilité et que l’accident était survenu à la suite de réparations de fond à quai constituant deux violations graves aux conventions maritimes internationales. Les religions nous ont enseigné que s’il y a des vérités dont l’éclatement pourrait conduire à des instabilités, des catastrophes ou des situations pouvant mener à un lourd tribut pour la société, il aurait mieux fallu garder ses dites vérités au secret un certain temps, mais, pas tout le temps, afin d’éviter le pire. Une raison d’Etat, au-delà de la vérité, dans le cas d’espèce, pourrait prévaloir temporairement pour transcender un contexte chargé (deux ou trois années) dans le but de sauvegarder les bases de l’existence d’une entité. En effet, lorsqu’il s’agit de préserver l’unité d’une famille, d’une communauté ou d’une nation, certaines vérités ne sont pas toujours bonnes à dire dans les temps voisins des événements. C’est affirmer que la vérité qui peut conduire en dernière instance à la dislocation d’une famille, d’une communauté ou d’une nation devient secondaire et devra être pour des questions stratégiques conservée un temps limité dans le secret d’état. Cette rétention provisoire de l’information bannit en réalité la transparence, le devoir de communiquer et l’impunité, dès lors qu’elle est différée devant la conscience historique pour un devoir de manifestation ultérieure, qui, en tout état de cause, constitue un impérium, en ce que la vérité soit la voie de Dieu et du peuple.

En dépit de l’intervalle de temps assez important qui nous sépare de l’accident et à l’aune de l’avènement d’un régime normal et responsable au Sénégal, le moment est venu d’éclairer l’opinion sur les nombreuses questions non élucidées, au motif que l’absence de réponses adéquates aux multiples interrogations empêche à la mémoire collective de clore le dossier et interdit le classement de l’affaire. L’argument qui consiste à dire d’éviter de réveiller les douleurs en montrant des horreurs ne résiste pas à l’analyse, étant donné que cette catastrophe déjà inscrite dans notre propre histoire fait partie de notre patrimoine et doit être connue dans ses moindres détails par le public. A cet égard, des livres et films retraçant les péripéties du sinistre avant, pendant et après le naufrage ne seront pas de trop, aux fins de conservation de cette séquence historique pour la postérité, afin que pareille situation ne puisse plus jamais se reproduire.  Il s’y ajoute l’existence dans notre pays d’un vide judiciaire résultant du classement de l’affaire par l’Etat du Sénégal, laquelle décision a rendu opératoire la justice française du fait de la compétence résiduelle, après saisine des parents des victimes françaises ayant refusé l’indemnisation. Rappelons que l’Etat du Sénégal à l’époque avait assorti le droit à l’indemnisation des parents des victimes, à l’impossibilité de saisine des juridictions sénégalaises ; ce qui était une autre violation manifeste aux droits fondamentaux  de l’homme, victime d’accident, offensé, spolié ou opprimé.

Autant de questions fondamentales en suspens qui mériteraient la mise en place urgente d’une commission vérité et réconciliation chargée de réfléchir, suivant une nouvelle approche, sur la gestion de ce lourd passif du défunt régime, avant le dixième anniversaire qui frappe à nos portes. La commission vérité et réconciliation pourrait être composée, entre autres, de représentants des  parents des victimes, de généraux à la retraite, de professionnels du secteur et diverses personnes ressources …

Kadialy GASSAMA

Economiste

Rue Faidherbe X Pierre Verger  Rufisque

Nb : Articles du même auteur sur le Joola

-La surexploitation du Joola exige l’acquisition d’un deuxième bateau : Sud Quotidien du 29 mai 2001 -Les dangers d’une privatisation du Joola : Wal Fadjri du 23 septembre 2002

-Péril en Casamance : Wal Fadjri du 09 juillet 2003

-Le Joola avait chaviré un mois de septembre au large de côtes gambiennes : Wal Fadjri du 24 août 2007

-Le second naufrage des commercantes rescapées du Joola : Wal Fadjri du 06 juin 2007

-Raison d’Etat et devoir de vérité : Le Quotidien du 02 octobre 2008

-Similitudes et dissemblances entre les disparitions de l’A330 d’Air France et du bateau le Joola : Wal Fadjri du 17 juin 2009

-La phobie d’une justice des autres : Le Populaire des 27 et 28 novembre 2010

-Les vraies raisons du non renflouement du Joola : Wal Fadjri du 26 septembre 2011

Journaux

Dernière minute

  • 1
  • 2
  • 3
Prev Next

ETATS-UNIS - POLITIQUES ETRANGERES …

ETATS-UNIS - POLITIQUES ETRANGERES : Les trois piliers de la diplomatie américaine en Afrique

La politique américaine en Afrique s’articule autour de trois lignes directrices. Augustin Fahey, spécialiste des affaires étrangères, l’a expliqué aux huit Africains...

AFRIQUE DU SUD - HOSPITALISATION DE…

AFRIQUE DU SUD - HOSPITALISATION DE NELSON MANDELA : Le coup de gueule de son ancien garde du corps

Nelson Mandela «est un homme très seul», a déclaré ce samedi l’un de ses gardes du corps, accusant l’équipe médicale de l’icône...

TUNISIE - CONVOQUEE PAR LA JUSTICE …

TUNISIE - CONVOQUEE PAR LA JUSTICE : Une journaliste s’enfuit en France

Jeudi dernier, le rappeur tunisien Weld el 15 a été condamné par un tribunal tunisien à deux ans de prison ferme pour...

NAISSANCE DE AND PENCO REWMI - CI D…

NAISSANCE DE AND PENCO REWMI - CI DEUG : Le camp de Idy se radicalise

Le président Macky Sall devra désormais faire  face à de nouveaux adversaires politiques qui portent le nom de Apr : And Penco...

CONTRE LA DILAPIDATION DU PATRIMOIN…

CONTRE LA DILAPIDATION DU PATRIMOINE ET DES RESSOURCES DE LA NATION : La  coalition Aar sunu Moomeel  en ordre de bataille

Afin de contribuer au succès de la traque des biens mal acquis, mais aussi et surtout à la création de conditions capables...

PAIEMENT PAR MORATOIRE : Walf rejet…

PAIEMENT PAR MORATOIRE : Walf rejette la proposition de la direction des Impôts

La proposition de la Direction des Impôts de payer par moratoire ne fait pas recette à Walf. Parce que le montant réclamé...

IRAN : Surprise et calculs à Téhér…

 IRAN : Surprise et calculs à Téhéran

La victoire éclair d’Hassan Rohani à l’élection présidentielle est peut-être un coup de communication génial. Ce n’est pas une raison pour ne...

REFORMES INSTITUTIONNELLES, MANDAT…

 REFORMES INSTITUTIONNELLES, MANDAT DU PRESIDENT DE L’ASSEMBLEE NATIONALE : Mame Adama Guèye prend le contrepied de Macky

Sur deux points essentiels, Mame Adama Guèye prend le contre-pied de Macky Sall. Il considère la commission chargée de réfléchir sur les...

SAINT-LOUIS : Ousmane Masseck Ndia…

 SAINT-LOUIS : Ousmane Masseck Ndiaye, un fonds de commerce pour les politiciens ?

L’ancien maire de Saint-Louis, Ousmane Masseck Ndiaye (2002-2009), est le mort le plus présent dans la ville tricentenaire. Le défunt, qui a...

BLOCAGE DES COMPTES DE WALF : La pr…

BLOCAGE DES COMPTES DE WALF : La procédure des référés pour annuler l’ordonnance exécutoire du Fisc

Par le biais d’une requête, le législateur offre à Walf  une voie de recours pour faire annuler l’ordonnance exécutoire par laquelle le...

INTRONISATION DE PAPE IBRAHIMA DIAG…

INTRONISATION DE PAPE IBRAHIMA DIAGNE BASSIROU : Diècko découvre son nouveau Grand Serigne de Dakar

Une partie de la communauté léboue a installé, ce samedi, au Penc de Diècko situé à la Médina, son nouveau Grand Serigne...

AFRIQUE DU SUD - BULLETIN DE SANTE…

 AFRIQUE DU SUD - BULLETIN DE SANTE DE MANDELA : L’ancien président réagit toujours bien au traitement

L'ancien président sud-africain Nelson Mandela «réagit bien au traitement» contre la pneumonie, a indiqué jeudi le gouvernement, au sixième jour d'hospitalisation du...