La parité n’est pas une propriété de Gorgua (Wade au passé). Ce dernier est le dernier à prétendre défendre les femmes. De Michel Sève, on apprend que chez les Grecs les femmes de tout âge et les garçons mineurs n’étaient pas comptés parmi les citoyens mais qu’à partir de 451-450 B.-C., une loi de Périclès institue l’obligation que la mère soit, elle aussi, fille de citoyen athénien. Les pertes dues à la guerre du Péloponnèse l’ont fait négliger. Quand elle fut remise en vigueur lors du rétablissement de la démocratie en 403, on décida de ne pas vérifier l’ascendance maternelle des Athéniens nés avant 403-402. Egalement, tout le monde sait que le Français Léopold Goirand est resté célèbre pour avoir proposé la loi visant à assurer à la femme mariée la libre disposition des fruits de son travail. Parité, vous dites ! Est-ce à insinuer que si les maris entraînaient leurs femmes de force dans leur chambre, elles peuvent bel et bien s’accrocher aux portes ? Contrairement à Euripide, qui mettait souvent les femmes dans ses tragédies pour en dire du mal, nous ne sommes pas de ceux qui croient qu’elles ne sont rien d’autre que «Posidon et bateau». Nous ne nous permettrons jamais des licences avec la femme. Mais notre libre arbitre ne manquera pas de ces licences qui ne seront qu’à lui.
Quand on sait qu’un Abélard, en homme de Dieu et de hauteur, s’était courbé pour éviter la branche du pur esprit à l’aide de laquelle Platon s’était pendu ; on baisse rapidement la tête pour mettre la main sur la parité de Gorgua qui agite un débat plus âgé que lui. Quand il parle de la femme et s’écrie «parité ! », l’ordre référentiel de ce mot peut être localisé. Dans son sens apparent, la parité veut dire que les femmes doivent être présentes autant que les hommes dans les institutions. Mais cette idée paritaire n’est qu’une connaissance du premier genre. Au-delà des préludes, parité veut dire un seul homme pour une seule femme, juste des couples du genre Gorgua/Viviane, Karim/Sindiély, le chien et le chat. Un marché des monogames s’est transféré et installé au cœur de la République. Dans ce cas, Gorgua lui-même peut être pris pour une parité. Il est vu monogame. La monogamie n’est-ce pas la parfaite parité ? N’est-ce pas une source d’inspiration paritaire ? N’est-ce pas une dualité ? N’est-ce pas le lien du lieu d’un seul homme et d’une seule femme ? N’est-ce pas la quête de l’Un ? La parité : n’est-ce pas alors une loi des monogames ? N’est-ce pas une monomanie pour la monogamie ? La parité devient une loi anti-islamique pour ceux qui tiennent au discours : «remplissez la terre avec quatre femmes».
De toute façon, c’est dans cet espace du copinage, des affects ou des émotions que sont puisés les arguments rivaux et réels permettant d’exploiter les remuantes raisons paritaires. Appelez-moi Diogène, il faut une lanterne pour avancer, que les amis d’Alexandre s’ôtent de ma silhouette, même les obstétriciennes les plus obstinées sont incompétentes pour empêcher une grossesse mûre de pousser et de présenter au monde son nouveau-né, qu’importe qu’il soit un monstre avec 15 doigts. Si tel est le cas, il faut bien dire que chez les femmes du pays, le mariage mixte en général, celui de Gorgua et de Viviane particulièrement, n’était pas bien vu. Pour les mêmes raisons cultuelles ou culturelles, on reprochait à Karim de ne pas avoir d’oncle. Il a un oncle oui, mais ce dernier est tubab, taquine-t-on. Branché à la racine païenne, il y a un imaginaire collectif qui intègre nos relations et détermine nos choix. Le mariage mixte ou miné signifiait pour nos dames noires que Gorgua les minimisait en mariant une tubab. Sacrée genre d’importation ! Quelle politique de mépris, de sous-estimation !
Pourtant, pour piler nos punaises, un décembre 1949 déjà, Mme Anne-Marie Raggi, la dynamique secrétaire de la sous-section féminine de Grand-Bassam (Côte-d’Ivoire), n’avait pas manqué de vision en proposant la grève des produits importés. On crache sur nos poulets pour des cuisses, on s’arrache le riz et l’oignon des autres, les cochons et les cancres des autres, et les nôtres sont traînés et torturés aux trottoirs. On n’a même amené des juristes d’ailleurs pour qu’ils jurent que la candidature de Gorgua était constitutionnelle et correcte. Raclure ridicule ! Peuple réveilles toi ! Debout ! Prends l’épée ! Tu dois circuler non ! Cibles et vises bien la tête des vermines ! As-tu peur ! Pourquoi ta main tremble alors ! Qui sera notre Robespierre ?
Toute femme sent sa pudeur perdue devant ces partis pris. Pour elle, Gorgua n’était qu’un échec conjugal, un non marié. Sa femme passait pour une incompétente. Elle ne savait rien des petites chemises transparentes, des petites tuniques d’Amorgos qui font mijoter les marmites et migrer les méninges. Et chez nous la dignité du ménage et celle de la femme passe nécessairement par ce savoir-faire gisant dans un garage bucco-gastrique. Viviane passée pour une pure usurpatrice, une voleuse de mari et de bonheur. Combien de femmes sénégalaises peut-on compter par ses amies ? Y a-t-il une seule qui est connue ? Elle était inscrite à quel tour des femmes de Mbotay pour faire tourner les tontines sous les tentes de nos tantes ? Cette femme n’était pas vraiment de chez nous. Elle n’exprimait pas notre quotidien. Elle ne pouvait pas être dans nos cœurs. La tontine l’offrait pourtant cette sociabilité. C’est dans les tontines que les relations personnelles sont le plus importantes. Elle constitue une des portes d’entrée dans la société ; un des lieux où naissent l’échange et la cohésion sociale. Elle n’a pas été à cette école d’éducation des leaders femmes. Elle manquera forcément de génie et de réputation. N’ayant pas fait ses preuves managériales dans la proximité, elle ne peut inspirer la confiance ou servir la solidarité.
Et pour crier une autre complainte : curieusement combien sommes-nous à avoir cru que madame Aminata Tall était dans les grâces de Gorgua ? Combien sommes-nous à l’avoir préférée à Viviane ? Rumeur publique encore à mi-chemin entre délibération et discrédit ! Que serait une politique publique sans rumeur ? Que serait une politique sans cette facette des luttes politiques ou des politiques de lutte ? Sous ce rythme des malentendus sentimentaux, Gorgua perd une cheville ouvrière, et les ouvrières, dans la rumination, en étaient conscientes. Voilà comment le vieux s’est créé son grand lot de gravats et s’est moqué de son malheur. Il sera au fond de la folie féminine, dans leurs ruses et leurs retenues. En homme futé que peut-on attendre de lui sinon qu’un repenti, une prière, une parité pour se sauver des feintes féminines. La parité est la confession d’un malade conjugal. Hugo aurait écrit qu’elle est la conscience dissymétrique d’un mâle qui est resté longtemps dans la lombalgie du lit litigieux.
Dans ces pratiques féminines, sur ce terrain des remords ou des roucoulades, des roublardises ou des remorquages, c’est madame Djouma Dieng Diakhaté qui pouffe la première sur les braises. La seule fois que cette candidate aux élections présidentielles de 2012 a fait feu de tout bois c’est à ce sujet de la sémiologie sénégalaise. Dans un discours plein d’humour et d’ironie, elle étalait publiquement les bas-fonds du sens de notre sensualisme. Elle avait planté une pique aux premières Dames qui avaient occupé jusqu'ici le Palais (le colon Colette, la limpide Elizabeth, et la vilenie Viviane). Pour la styliste, ces dames ne connaîtraient pas les secrets d'alcôve des Sénégalaises bon teint. Il est temps que les Némali (encens) aillent au Palais, ajoutait-elle. Encore un discours de femme, a-t-on réagi dans l’espace public. Mais on a vraiment oublié qu’une femme a parlé à nouveau. Et au sujet des femmes on ne touche jamais le fond. Une femme a fréquemment ses raisons pour ne pas laisser voir ses raisons. Si elle reste bravement à la surface du sens, qu’on ne s’en tienne pas à tout l’Olympe des ombres.
Loin d’être une insanité, ce discours le plus sensé de la campagne était la voix du Sénégal, un discours unique dans sa symptomatologie. Un bruit de fond remontait l’espace public et disait : une première Dame noire et une authentique Sénégalaise serait une consécration de notre indépendance, un honneur pour le Sénégal. Bravo madame Djouma ! L’univers symbolique et sémiotique de votre speech procure même aux universitaires une matière d’enseignement transversal : «Entre le démiurge et les Lumières, il y a Djouma». Qui est le gardien féroce préposé à la porte qui refuserait à cette dame d’entrer dans le génie d’Hegel ou le peintre de Paul Klee ? Qui ose dire qu’elle n’a aucun sens de la praxis ou du Capital de Marx ? «Djouma sous l’éclat de la parure rationnelle» est un autre champ notionnel.
Ce cours, sous la coupole du nouveau type féminin, partira des opinions avant Platon pour montrer que le dix septième siècle de Fichte et de schelling a sauvé le sexe de Schopenhauer et a eu raison sur la bande trop fragile à Aristote et à Kant, éblouie par l’éclat féminin, trahie par un phallogocentrisme et une étrangère chasteté monacale des Thomas d’Aquin ignorant qu’il pouvait bien sûr y avoir célibat sans chasteté et vie sexuelle sans mariage. La portée d’un thème politique ne se mesure pas arithmétiquement à l’audience des groupes, groupuscules et des revues qui peuvent en être les vecteurs. Mais une vie intellectuelle vivante aurait prouvé mille fois que la femme n’est que pensée. Son discours est pouvoir, Saint Augustin et Nietzsche l’ont compris très tôt. Son éclat est la grossesse de ses raisons, une preuve rationnelle pour les minotaures ou les rats qui ne s’intéressent qu’aux trous ou aux symptômes.
Les némali de notre chère Djouma restent dans l’intentionnel de cette danse appelée Adjanou qui permettait aux femmes Baoulé de fondre leurs complaintes dans leurs chants pour mieux s’en approprier ou s’en défaire. La preuve rationnelle de notre Amazone rappelle la brave ivoirienne Moussokoro Camara. Elle s’était habillée aux couleurs françaises, et avait à la main un drapelet tricolore. Les forces de l’ordre croyant qu’il s’agissait d’une manifestation en faveur des autorités coloniales n’avaient pas inquiété les manifestantes qu’elle conduisait. Djouma, en digne héritière, a perdu tout sauf ses raisons rares et féminines. Si on parle des femmes de Nder c’est grâce à la Linguère Mame Fatim Yamar Khouriaye Mbodj. 17 ans après sa mort, sa fille Ndieumbeut ne manqua pas de courage et de raison. Elue Linguère, elle se maria au roi du Trarza, Mohamed El Habib. Grâce à ce mariage, on racontait qu’elle régla la relation redoutable avec les Maures ; elle était persuadée aussi que le fils qui naîtrait de ce mariage mûri pourrait par sa lignée maternelle être à la tête du Waalo (Sénégal) et par sa lignée paternelle régner sur le Trarza (Mauritanie). Avec Mme Djouma aussi, si on ne s’intéressait qu’à une raison, assurément les raisons nous dérouteraient. Ses raisons seraient sous les mots, et non aux balcons des mots. Alors, faudrait-il continuer à la condamner ou devrions-nous simplement exorciser nos maux : mal entendre ou mal intention, intuition ou intolérance, donjuan ou dormeur ?
Elle n’a pas manqué d’intelligence sociopolitique. Elle confirme que la représentation est un élément fondamental du politique. Cette représentation est un mécanisme déterminant la décision politique. La décision politique et la régulation des conflits empruntent d’habitude des canaux de la communication analogique. Son discours dense d’enjeux politiques semblait dire : «Que personne n’abandonne plus les Sénégalaises. Gorgua commit cette erreur, plus jamais cette errance. Ces folies et ces méprises ne doivent plus habiter les esprits. Elles ne doivent plus se faire corps et volonté. Car la maladresse du geste égare l’esprit et la vertu cent fois. Désormais, il va falloir ramener dans la volonté tout ce symbolisme, qu’on le ramène au corps et à la vie politique, afin qu’il donne à notre espace public son véritable pouvoir, un sens humain qui nous est singulier.» *(A Suivre)
Ndéné MBODJI
Pourquoi suis-je un illettré ?
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