C’est ainsi que, le Sénégal des années 2000 jusqu’en 2012, apparaissait aux yeux des vainqueurs comme un nouvel eldorado, avec une conception de l’Etat où tout devrait leur appartenir ; si bien que la consigne était d’accumuler le maximum de biens dans la totale impunité, avant que d’autres ne viennent prendre leur place de sinécure. La grande vitesse avec laquelle les nouveaux arrivants ou arrivistes de l’époque voulaient s’enrichir, se mesurait aux sommes astronomiques qui caractérisaient les transactions frauduleuses et dont le cumul pourrait se chiffrer à un millier de milliards de F cfa, mis hors circuit, ces douze dernières années, soit la moitié du budget actuel et le tiers de l’encours de la dette du Sénégal. Les serviteurs supposés de l’Etat du défunt régime n’ont plus rien à envier aux hommes les plus riches du monde dont les fortunes, pour la plupart, possèdent une traçabilité et une origine licite, ou, en tous les cas, de non prévarication de ressources publiques.
A la question de savoir «pourquoi votre régime accuse une forte propension à développer l’affairisme d’Etat ? », le président Wade répondit avec ce brin d’humour qui le caractérisait que «les socialistes ne comprennent pas que nous sommes des libéraux», comme si, pour lui, le libéralisme pour des serviteurs de l’Etat voudrait dire accaparement des ressources publiques. Or, le libéralisme se définit comme la recherche du profit dans un contexte d’exercice de la libre entreprise par le développement des forces productives et des moyens de production où l’Etat, à travers ses serviteurs, n’a pas à intervenir dans les relations économiques ; ce qui, indubitablement, va à l’encontre des pratiques interventionnistes du défunt régime dans les sphères de l’activité économique pour s’auto servir et servir au détriment de l’intérêt général. C’est dire que le libéralisme tropical des tenants du défunt régime n’était qu’une ruse et un prétexte pour asseoir une stratégie d’appropriation des ressources publiques.
Toutefois, cette accumulation du capital sur des bases malsaines, ne pourra pas générer de véritables capitaines d’industries ou d’entrepreneurs dans les divers domaines de l’activité économique globale, dans la mesure où le recyclage des capitaux ne pourra se réaliser que dans le secteur spéculatif pour blanchiment. De sorte qu’au lieu d’intervenir pour orienter l’épargne nationale et le capital direct étranger vers le secteur productif réel à travers les banques de développement par un système de crédit long, les alter noceurs, qui n’avaient comme unique objectif que de s’enrichir rapidement, multipliaient des projets derrière lesquels se cachaient des prises d’intérêt (Goana, Cité des affaires, Anoci, Monument de la Renaissance, Fesman) avec la pratique de marchés de gré à gré, ou, s’adjugeaient des commissions pour les autorisations à investir dans l’industrie ou l’agro bisness. Cet affairisme d’Etat outrancier qui n’est (pas) à confondre avec libéralisme, se manifestait à travers l’élaboration de projets très éloignés des préoccupations des populations pour le développement économique et social du Sénégal et constituait en réalité l’épine dorsale des politiques publiques du défunt régime.
Parmi les secteurs ciblés pour s’enrichir à une vitesse supersonique, l’accaparement des terres, plus que le captage de ressources financières par les moyens de l’Etat (corruption, concussion, détournements), constitue le procédé le plus rapide et le plus cynique d’accumulation du capital. C’est pourquoi, la gourmandise foncière des tenants du défunt régime n’était plus un secret de polichinelle, tellement l’appétit venait en mangeant, au point que le partage de vastes territoires qui s’est opéré ces dernières années au Sénégal, reste unique dans les annales de l’histoire des injustices de ce monde. En effet, des pans entiers du domaine national, allant des zones publiques protégées ou classées jusqu’au domaine privé de l’Etat, ont connu de nombreuses aliénations pour servir des intérêts particuliers, au mépris du droit des autochtones à disposer de la terre de leurs ancêtres, de la classification des zones, de la sauvegarde des biens de l’Etat et de la protection de l’environnement ; si bien qu’une nouvelle terminologie dans le jargon administratif des tenants du défunt régime en termes de délocalisation, de déclassification, de désaffection, d’expropriation était devenue le leitmotiv.
A la différence des physiocrates qui agissaient pour l’intérêt général et qui pensaient qu’il fallait accumuler le plus de terre pour pouvoir développer l’agriculture et d’accroître la richesse des nations (ce qui n’est pas totalement faux de nos jours avec la raréfaction des ressources foncières au vu de l’accroissement démographique), nos pseudo libéraux sous les tropiques, en faisant main basse sur les ressources foncières, n’avaient comme seul souci de s’auto enrichir indûment, tels des fauves affamés qui se jettent sur une proie rare. Aussi, la course vers l’accaparement des terres libérées de l’emprise des régimes comme dans un no man’s land, en dépit de la catégorisation des zones et du respect des codes, était-elle devenue viscérale. Nous nous souvenons des tentatives de délocalisation de l’école Mariama Bâ de Gorée, du lycée Lamine Guèye et du Lycée Abdoulaye Sadji, de l’hôpital Aristide Le Dantec, du stade Assane Diouf, de l’Etat Major général des forces armées ou de l’école des manguiers. Nous nous souvenons également du squattage des forêts classées de Mbao ou du littoral (les seuls endroits où on pouvait respirer à Dakar), des mélanges de genres entre zones industrielles, zones de production et zones d’habitat, de la razzia sur les réserves foncières du Cices, de l’aéroport de Dakar, du stade Lss, de l’expropriation d’exploitants agricoles à Rufisque, Sangalkam, BambiIor et Sébikhotane, sans oublier de relever l’octroi de plusieurs milliers d’hectares à des membres du gouvernement du défunt régime dans des zones à vocation agro sylvo-pastorale des Niayes, de Mbane ou de Fanaye.
Le pire en est que, après avoir aliéné et réaffecté, l’Etat, à travers ses démembrements que sont l’Ipress ou la Caisse de sécurité sociale chargés d’épargner les cotisations des contribuables, rachète à prix d’or ce qui lui appartenait, comme s’il s’agissait de transférer gratuitement des milliards de Fcfa à des individus. Parfois, la supercherie était si grotesque qu’il avait fallu inventer la dation en paiement dans les transactions foncières pour des marchés de complaisance. Certains bénéficiaires d’affectations se mettaient à négocier la cession de vastes étendues de terre avec des multinationales en mal de surfaces arables dans leur pays pour la culture des agro carburants ; tandis que d’autres morcelaient les espaces pour de l’habitat dans des zones à vocation agro-pastorale. Le désordre foncier est perceptible partout aux quatre points cardinaux du Sénégal, sauf, peut être, en Casamance où les frustrations nées de l’occupation des terres au détriment des autochtones a été l’une des causes qui ont eu à déclencher l’irrédentisme dans la région méridionale.
La privatisation des terres du Sénégal fut sans conteste entreprise à un rythme soutenu pour supplanter les politiques de développement de l’habitat social du régime socialiste à travers l’intervention de sociétés d’Etat (Sicap, Ohlm, Zacs). Même les autorités coloniales respectaient les zones d’habitat et de production des autochtones, contrairement à l’attitude des précédents serviteurs de l’Etat qui n’en avaient cure. Car la terre, dans sa dimension naturelle, reste le lien commun le plus sacré et la propriété exclusive de la providence. Elle ne devrait pas en conséquence subir des aliénations pour des revenus monétaires, sauf, s’il existe des peines, mais aussi et surtout, en raison de ce qu’elle peut symboliser dans l’histoire, les cultures et civilisations des peuples. Les guerres les plus meurtrières de l’histoire de l’humanité furent pour la plupart la résultante de l’occupation de territoires, générant les mouvements de libération et révolutions pour la réparation des injustices.
Depuis pratiquement l’indépendance du Sénégal, l’adoption de la loi de 1964 octroyant 95% du domaine national qui a régi l’homme à l’espace par une combinaison de droits portant sur les utilisations, l’environnement et l’écosystème, nous avons connu une gestion harmonieuse du foncier conforme aux réalités socio-économiques et au type de rapport société - nature. C’est dire que les différentes catégorisations des terres par la loi sur le domaine national en zones rurales, zones urbaines, zones classées, zones pionnières ou zones du terroir restent pertinentes et, de la bonne gestion des zones dévolues aux structures de l’Etat dépend une harmonie et une quiétude sociale. Le fondement de cette loi sur le domaine national repose sur nos us et coutumes, caractérisés par un communautarisme sur les formes d’appropriation de la terre, aux antipodes de l’option libérale ou liberticide affichée par le précédent régime avec les multiples affectations de pans entiers du territoire national à des particuliers et des tentatives de remembrement de zones protégées, provoquant non seulement une aggravation des inégalités et de la pauvreté, mais aussi, une destruction de l’environnement dont le souci pour sa conservation avait donné lieu à l’existence d’un arsenal de codes (code de l’eau, code de l’environnement, code forestier, code de la chasse et de la protection de la faune, code de la pêche, code minier).
L’ambition du défunt pouvoir de privatiser les terres du Sénégal s’était encore manifestée par la volonté de provincialisation du pays et la remise en question de la décentralisation et de l’autonomie des pouvoirs locaux, notamment, en matière de gestion foncière. Aujourd’hui, il est tout heureux, après que le peuple se soit débarrassé de ce régime unique et inique au vu de la gravité et de la gratuité des actes léonins pris sur son dos dans le domaine foncier, que les nouvelles autorités décident fermement de recouvrer les biens immeubles soustraits à la collectivité. C’est assurément là, une œuvre de salubrité publique contre le plus lourd tribut causé au peuple, dans le contexte d’une crise alimentaire mondiale, par l’effet d’une raréfaction des surfaces arables due au recours à l’énergie verte.
Kadialy GASSAMA
Economiste
Rue Faidherbe X Pierre Verger - Rufisque