La gouvernance vertueuse à l’épreuve des nominations

Le mauvais choix des dirigeants d’entreprises publiques est l’une des causes principales des détournements de deniers publics, un phénomène récurrent depuis l’indépendance du Sénégal et qui s’amplifie d’année en année. Il est établi que les entreprises dont les dirigeants sont choisis sur la base d’un appel à candidatures sont généralement très bien gérées. Les autorités se gardent d’ailleurs de s’ingérer dans leur gestion comme elles auraient tendance à le faire si le choix était dicté principalement par des considérations politiques voire politiciennes. L’autorité des dirigeants recrutés sur la base de compétence et de probité a aussi une forte influence positive sur le personnel des entreprises en question. Le président Abdoulaye Wade a été chassé du pouvoir le 25 mars 2012 par le peuple sénégalais, à cause d’une mauvaise gouvernance émaillée de scandales financiers et fonciers ;  de son entêtement à vouloir demeurer à la tête de l’Etat malgré les dispositions contraires de la Constitution ; mais aussi à cause de l’existence d’une cour de laudateurs qui gravitaient autour de lui, et dont la plupart étaient des dirigeants d’importantes entreprises publiques et mixtes. De connivence, ils ont pillé ensemble les caisses de l’Etat, à un niveau difficilement égalable. Il n’est pas sans intérêt de rappeler ses dérives dont certaines ont coûté cher à l’Etat.

La Sonatel (Société nationale de télécommunications) est l’une des rares  entreprises à avoir échappé à son contrôle. A défaut de pouvoir la dompter, il a cherché à la détruire, en y imposant irrégulièrement une taxe sur les appels  entrants. C’est aussi, son fils Karim et lui qui ont détruit les Ics (Industries chimiques du Sénégal) autre entreprise performante au moment de l’arrivée au pouvoir de Me Wade.  Cette entreprise dirigée avec compétence par feu Pierre Babacar Cama a été finalement livrée à l’étranger dans des conditions très nébuleuses. Il n’est pas facile, d’ailleurs, de dénombrer les entreprises détruites durant son «règne». L’Ipres (l’Institution de prévoyance et de retraite du Sénégal) et la Caisse de sécurité sociale (Css), à défaut de pouvoir mettre la main sur leurs réserves, ont été manipulées à travers leur conseil d’administration. Ainsi, Monsieur Racine Sy, qui fut président du Ca de l’Ipres, et qui occupe présentement les mêmes fonctions à la Css, a été utilisé dans la vente illégale des terres de l’aéroport Léopold Sédar Senghor au profit de ces deux institutions, au prix de 150 000 F le mètre carré.

Les mêmes  terres avaient été vendues par l’Etat à Mbackiyou Faye et Cheikh Amar, à un prix insignifiant de 4110 F le m2. Le prétexte a été la construction d’un monument qui n’a rien à voir avec les préoccupations des populations. Quelle magouille au plus haut sommet de l’Etat ! Nous avions publié en son temps un article  «Un crime économique, la vente des terres de l’aéroport »[1]. Il faut se féliciter aujourd’hui de la décision du président Macky Sall de maintenir l’aéroport Léopold Sédar Senghor que le prédateur voulait transformer en cité d’affaires. Cet aéroport est d’une importance telle que les Etats-Unis d’Amérique avaient prévu, il y a quelques années, son utilisation pour leurs navettes spatiales, en cas de difficultés rencontrées au Cap Kennedy. Sa sécurité doit être aujourd’hui au-dessus des intérêts individuels et bassement matériels qui s’expriment à travers la presse.

Même la Bceao (Banque Centrale des Etats de l’Afrique de l’Ouest) a été menacée d’éclatement à cause de la boulimie financière de Wade. Les réserves de cette institution, évaluées à  l’époque à 3 000 milliards de francs Cfa, avaient empêché Me Wade de dormir. Il voulait que le poste de gouverneur fût occupé à tour de rôle par les différents Etats membres alors qu’au moment de sa création, il y avait un consensus pour que le Sénégal abritât le siège et la Côte d’Ivoire le poste de gouverneur, en raison de leurs poids économiques dans l’Union. La vigoureuse réaction des autorités ivoiriennes et le refus des autres Etats de cautionner sa proposition, l’avaient fait reculer. L’un de ses derniers scandales - il y en a eu beaucoup, à la veille de l’élection présidentielle de 2012 et même entre les deux tours - est le contrat léonin qu’il a signé avec le même Racine Sy et qui leur permettait de se partager, selon la presse, les 50 % des bénéfices tirés de l’exploitation de l’hôtel King Fahd, une propriété de l’Etat sénégalais. Heureusement que l’Agence de régulation des marchés publics (Armp) vient de remettre en cause le contrat.

Abdoulaye Wade a aussi déstructuré complètement les fondements de la Fonction publique sénégalaise basés sur le nombre d’années d’études. Il a attribué à certaines catégories de fonctionnaires des indemnités qui dépassent, quelques fois, leurs salaires de base, créant ainsi des rivalités entre agents de la Fonction publique et des revendications un peu partout. Wade a ainsi créé partout des situations explosives que le nouveau président  aura du mal à gérer. Abdoulaye Wade s’est inscrit dans la lignée des Mobutu Sese Seko, Ferdinand Marcos, Nicolae Ceausescu…Cette gravissime situation, on s’en doute, n’aurait pu jamais se produire si le président Wade ne disposait pas de prérogatives exorbitantes lui permettant de nommer qui il voulait, où il voulait, sans considération aucune de compétence et/ou de probité. C’est le lieu de réfléchir sur ce genre de gouvernance qui n’existe que dans les monarchies absolues ou les pseudo démocraties. Wade n’a promu généralement que les membres de son clan familial et politique. N’est-il pas allé jusqu'à déclarer, urbi et orbi, qu’il pouvait se permettre de faire de son chauffeur un ambassadeur ? Le président de la République Macky Sall devra faire preuve de justice sur le plan des nominations, car l’Etat ne peut être une vache laitière pour les uns et un calvaire pour les autres. Le temps des prébendes doit être révolu à jamais. Nous l’avons soutenu parce que,  au fond, comme pour les autres opposants à Abdoulaye Wade, il s’était levé contre l’injustice, l’impunité, la tentative de dévolution non démocratique du pouvoir, etc. Il s’y ajoute que son origine sociale doit le prédisposer à rester attentif aux souffrances de la population et à l’aspiration au mieux-être des opprimés.

Nous pouvons donc raisonnablement espérer ne pas être déçus voire trahis comme nous l’avions été au lendemain de l’alternance de mars 2000. Et c’est la raison pour laquelle, nous réitérons la proposition que nous avions faite au moment de la grande transhumance politique de 2000, suscitée par Abdoulaye Wade et théorisée par son directeur de cabinet de l’époque. C’était dans un article publié dans le journal  Le Matin[2] «Lutte entre le Pds et l’Afp pour le contrôle de l’Assemblée nationale». Elle était ainsi libellée : «Il faut désormais faire appel à candidatures, si on veut jouer à la transparence, aux compétences nationales sur la base d’un curriculum vitae (Cv) pour diriger les entreprises publiques et mixtes. Une commission nationale composée d’éléments compétents, expérimentés et rigoureux qui ont fait leurs preuves aussi bien dans l’administration que dans le secteur privé, pourrait être créée pour s’entretenir avec les candidats potentiels. A l’issue de l’entretien avec les postulants, la commission proposerait une liste des trois (3) meilleurs candidats par ordre de mérite sur la base de critères de compétence, de probité et de professionnalisme. Il est évident que la décision pour le choix définitif reviendrait aux autorités étatiques, car elles pourraient détenir sur les candidats des informations que la Commission peut ignorer. Ce serait un encouragement et un stimulant pour les nombreux cadres frustrés par les pratiques des anciennes autorités qui choisissaient le plus souvent, les dirigeants sur la base de leur appartenance politique»[3]

Les postes de  ministres, de conseillers simples ou spéciaux sont essentiellement politiques.  Il est concevable que le président Macky Sall n’y promeuve que des hommes et femmes qui partagent sa vision politique. Ce qui ne devrait pas être le cas des directions à caractère technique et administratif. Là, notre opinion est qu’il faut permettre à tous les Sénégalais compétents et vertueux de pouvoir y accéder. La majorité des jeunes cadres qui  étaient avec nous le 23 juin 2011 à la place Soweto et qui, durant des mois, ont fait face aux forces répressives et aux gaz lacrymogènes, ne sont pas tous dans les partis politiques, ni même dans les organisations de la société civile. Ils aiment tout simplement leur pays pour lequel ils étaient prêts à mourir. D’ailleurs, certains d’entre eux y ont perdu la vie, d’autres ont eu un handicap pour le reste de leur existence. Est-il vraiment juste de priver ces cadres bien formés, de la possibilité de pouvoir diriger une structure publique ou semi-publique, parce qu’ils ne sont pas militants du parti hégémonique ou des coalitions de partis au pouvoir ? Cela ne nous semble ni normal, ni conforme aux exigences de bonne gouvernance.

Les audits effectués à partir  des gestions de 2008 ont démontré éloquemment que ce sont effectivement les Sénégalais choisis sur des critères essentiellement politiciens qui sont à la base des scandales financiers auxquels nous assistons aujourd’hui. Un ancien ministre a déclaré récemment : « On ne peut pas, dans une gestion, accuser un ministre.» Il dégage ainsi sa responsabilité qui n’est, pour lui, que d’ordre moral. Ce n’est pas là le genre de déclaration que les populations attendent d’un ministre de la République. En tout cas, pour le moment, il n’y a que les dirigeants d’entreprises qui sont en prison alors qu’ils ne sont pas les seuls à bénéficier de l’argent volé. Les fortunes d’anciens ministres, révélées tous les jours dans la presse quotidienne, en sont une preuve éloquente.

La nomination des 65 % des sénateurs par l’ex-président de la République Abdoulaye Wade était un scandale pour une institution parlementaire. Ce n’est pas parce que cette manière de procéder se fait ailleurs qu’il faut l’appliquer ici au Sénégal. Si le président Macky Sall nommait demain les 55 % des sénateurs en tenant compte des nouvelles créations de collectivités, ce serait aussi un scandale. Il s’inscrirait alors dans la continuité du régime de Wade que nous avons, combattu ensemble. Pourquoi ne pas suspendre le fonctionnement du Sénat qui est arrivé à son terme, jusqu’après les élections locales de 2014, afin de pouvoir mener un débat démocratique sur les institutions en général ? La nouvelle Constitution aura été élaborée et adoptée à cette date, s’il y a la volonté politique.

Nous avions dans un article publié le journal le Matin[4], aujourd’hui disparu, donné notre opinion sur le Sénat, ainsi exprimé : «Pour ce qui est du Sénat, il faut souligner que le bicaméralisme participe à la démocratisation dans tous les pays modernes où il est institué. Dans le cadre de la décentralisation et demain, d’une large autonomie des régions qu’il faudra promouvoir, une fois les problèmes de l’irrédentisme déclarés ou latents résolus, un Sénat élu sur une base démocratique paritaire (même nombre de sénateurs pour chaque région) est, me semble-t-il, utile. Ce sont les méthodes utilisées, par l’ancien pouvoir socialiste, qui ont plutôt révolté les Sénégalais beaucoup plus que la création de l’institution». Depuis lors, les Assises nationales  se sont tenues et ont proposé sa suppression en donnant des arguments, surtout d’ordre financier, qui sont encore d’actualité. Mis en minorité dans la Commission  Institution, Liberté et Citoyenneté à laquelle nous étions membre, nous nous étions incliné démocratiquement sur cette question. Le président Macky Sall, qui a signé les conclusions de ces Assises, est, lui, conscient de leur importance. Ne pourrait-il pas reposer le problème dans la mesure où, il faut le lui reconnaître, il avait émis des réserves sur certaines questions, dans le cadre des séminaires de Benno Siggil Senegaal, organisés pendant un an à l’hôtel Ngor Diarama et auxquels il a, personnellement, participé ?

C’est une nécessité si les alliés de Bennoo Bokk Yaakar doivent continuer à cheminer ensemble, de poser tous les problèmes politiques arrivés à maturité et les discuter démocratiquement. Cela évitera les querelles inutiles qui distraient présentement. Le Sénégal, ce pays fêtard ainsi que nous le qualifions dans un article publié il y a sept ans, - pendant une semaine les gens n’avaient pas travaillé à cause des fêtes qui se chevauchaient - a besoin de sérénité mais aussi de rigueur et de discipline, pour qu’enfin il puisse se développer.

Abdoul Aziz DIAGNE

BP 24132 Ouakam

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2 Sudquotidien du 23/07/2010

3 Le Matin du 2 juin 2000

idem

4  Le Matin di 11/12/2000

 

 

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