L’Ecole nationale des arts à l’agonie

J’ai toujours eu l’esprit critique et j’ai peur de n’être pas encore guéri de ce penchant en vous écrivant, Monsieur le Président de la République. C’est que j’ai été nourri à l’enseignement de la Philosophie. Le silence ne m'est donc pas permis. Monsieur le Président, pour l’amour sans faille que j’ai pour la culture, j’aurais tort de ne pas vous parler des difficultés que rencontrent notre Ecole nationales des arts.  Depuis le départ du président Senghor, il y a eu, de la part de nos différents gouvernements, une négligence affichée de cette école. Tout semble démontrer l’existence d’une indifférence généralisée de la part de l’Etat sénégalais vis-à-vis de l’état déliquescent de la formation artistique : conditions de travail difficiles des enseignants et des apprenants, locaux inappropriés aux activités d’enseignement artistique, insuffisance du nombre d’enseignants (1), des projets dans les tiroirs en attente de réalisation, absence totale de planification, etc. Lesdits problèmes n’ont pas semblé émouvoir votre prédécesseur, Abdoulaye Wade ; d’où le sentiment de désintérêt de ses différents ministres de la Culture de ce qui se passe dans et autour de cette école. Ils se sont contentés d’accompagner l’Ena dans sa dégénérescence, en se limitant à des déclarations d’intention jamais suivies d’actes concrets. Un peu de leçon d’histoire. Les écoles de formation artistique du Sénégal trouvent leurs origines dans le Conservatoire de Dakar, créé en 1948 par le Français Paul Richez. C’est de ce Conservatoire que sont sortis les premiers comédiens et musiciens du Sénégal parmi lesquels Douta Seck, Daniel Sorano, Maurice Sonar, Fodéba Keïta, Abourahmane Diop. En 1959 avec la Fédération du Mali, le Conservatoire de Dakar devient Maison des Arts du Mali. C’est en 1960, quand la rupture fut consommée, que la Maison des Arts du Mali fut remplacée par l’Ecole des Arts du Sénégal. 

Le décret n°72-957 du 27 juillet 1972 crée l’Institut national des Arts qui remplace l’Ecole des Arts. Cet institut comprenait l’Ecole d’architecture, le Conservatoire (musique, art dramatique et danse) et l’Ecole des Beaux-arts (art plastique et éducation artistique). «Très rapidement, l’établissement connaît un développement fulgurant, lié sans doute aux conditions d’accès et d’études, aux attentions et largesses du chef de l’Etat, etc., qui provoquent un accroissement des effectifs. L’institut national des arts est alors éclaté en 1979 en différents établissements autonomes : le Conservatoire de musique, de danse et d’art dramatique ; l’école d’architecture et d’urbanisme ; l’école des Beaux-arts et l’école normale supérieure d’éducation artistique» (2). Des années plus tard, le décret n° 95936 du 10/10/1995 crée l’Ecole nationale des Arts (Ena) et fusionne toutes les écoles de formation artistique : l’Ecole nationale des Beaux-arts, l’Ecole normale supérieure d’éducation artistique, le Conservatoire national de Musique, de Danse et d’Art dramatique et l’Institut de Coupe, de Couture et de Mode. Ces écoles deviennent des départements dans la nouvelle structure. Il ne reste plus rien de ce joyau national d’où sont sortis nos comédiens, nos musiciens et nos plasticiens les plus talentueux et de renommée internationale. L’Ena a joué un rôle important dans la formation des enseignants d’éducation artistique et musicale et des animateurs culturels. Mais depuis quelque temps, elle est confrontée à de réelles difficultés. Mon cher Président, aujourd’hui l’art dramatique n’est plus enseigné faute d’étudiants, la filière de «Coupe, couture et mode» n’est plus dans la structure de l’établissement et est rattachée à un autre ministère, la section des animateurs culturels qui n’a pas recruté d’étudiants depuis deux ans, vient juste de recommencer cette année. Le concours des animateurs culturels est organisé tous les trois  ans. Cette mesure est prise par les autorités de l’école et l’Etat parce que les sortants de cette filière sont confrontés à des problèmes de recrutement.

Faute d’étudiants, la section théâtre n’est pas ouverte cette année. Et le pire, c’est que tout le monde se croit comédien alors que, comme tous les métiers, on apprend à être comédien. Il suffit de regarder nos programmes de télévisions sur le théâtre pour s’apercevoir de la médiocrité de nos comédiens. Et pourtant, ils peuvent bénéficier d’une formation. Même des journalistes ou des animateurs de télévisions qui n’ont aucune formation d’art dramatique se croient être comédiens ! C’est la faute à Senghor : le Noir est un créateur inné ; son don de création est naturel ; sa créativité est spontanée et toute naturelle. Mais comme le dit Hegel dans son Cours d’esthétique, le talent et le génie ne s'assèchent pas complètement dans la disposition naturelle. Même s’ils comportent un moment naturel, il n’en demeure pas moins que ce moment demande à être formé et éduqué. Dans la création artistique, ce n’est pas l’inspiration qui peut être d’un quelconque secours, mais seulement la réflexion, l’application et une pratique assidue. C’est seulement l’exercice, ou pour mieux dire l’apprentissage à la création, qui peut permettre à l’artiste de porter le contenu de son œuvre à sa conscience et d’obtenir la manière et la composition des ouvrages qu’il crée. C’est en apprenant que la pensée se forge. Ceux qui prétendent court-cuiter le nécessaire apprentissage ne développent qu’«opinion, illusion, demi-pensée, pensée boiteuse et indéterminée» (Hegel). L'art ne ment pas.

On souffre de comédie au Sénégal. Nous n’avons plus de comédiens formés de la trempe de Doura Mané, Isseu Niang, Jacqueline Scott Lemoine, Oumar Seck, Assiétou Dieng Bâ, Awa Sène Sarr ou Joséphine Zambo (3). Et pourtant, le théâtre contribue au progrès de la morale et de la culture. Il peut éclairer les consciences. Nos comédiens doivent donc avoir une bonne formation. Senghor l’avait bien compris, parce qu’il avait vu, très tôt, que la culture est au début et à la fin de tout développement - j’entends par «culture» l’«ensemble des aspects intellectuels, artistiques d’une civilisation». La culture recouvre donc des domaines très vastes tels que les livres et la lecture, le cinéma, les conservatoires et la musique, les musées et les arts visuels, l’art dramatique, la danse, etc. On parle de patrimoine culturel matériel (Pcm) pour désigner des sites, des monuments historiques et des œuvres d’art en général, et de patrimoine culturel immatériel (Pci) pour désigner les contes et les légendes, les mythes, les chants populaires, les us et coutumes. Tout cela pour dire que la culture ne se résume pas au folklore et que le Sénégal a beaucoup à apporter à la «Civilisation de l’Universel». C’est certainement déjà fait, mais il faudra, à mon avis, refaire un recensement de tout notre patrimoine culturel afin de voir les priorités - car il y a bien des priorités. Ce qui vous permettra d’élaborer un Plan de développement culturel. Notre pays ne doit pas manquer le grand rendez-vous de la mondialisation culturelle où il s’agit de poser le problème de la Culture comme moteur possible de développement.

Mais revenons à notre Ecole nationale des Arts. La section danse existe toujours, mais après leur diplôme, faute d’initiatives comme Mudra-Afrique avec Maurice Béjart, le ballet la Linguère, l’Ecole des Sables de Germaine Acogny, nos diplômés ne trouvent pas de travail. Et nos jeunes qui n’ont plus de repères ou qui ne sont pas formés, s’adonnent à des danses obscènes. On se rappelle encore de Goudy Town. On souffre d’art plastique au Sénégal. Il n’y a plus d’expositions d’envergure comme celles organisées au Musée Dynamique lorsque Senghor était à la tête de l’Etat du Sénégal : Marc Chagall en mars 1971, Picasso en avril 1972,  Soulages en novembre 1974, Iba Ndiaye en 1977. Depuis 1990, les locaux du Musée sont affectés à la Cour suprême. En 1996, après de nombreuses critiques, le chef de l’Etat, Abdou Diouf, avait annoncé officiellement de redonner les locaux au ministère de la Culture. Depuis lors, le monde de l’art attend toujours la restitution de ce lieu historique de la culture créé spécialement pour abriter l’exposition d’Art nègre du premier Festival mondial des Arts nègres en 1966. Pour faire découvrir au monde entier les créations de «l’Ecole de Dakar» (4), Senghor avait fait initier une exposition itinérante d’art contemporain sénégalais à l’étranger. La première édition avait eu lieu à Dakar en 1974. L’exposition avait ensuite fait vingt-cinq villes dans quatorze pays : France, Finlande, Autriche, Italie, Suède, Norvège, Mexique, États-Unis, Canada, Brésil, Japon, Corée du Nord, Corée du Sud et Chine. Elle est rentrée à Dakar en 1985. L’Etat du Sénégal avait aussi contribué plusieurs fois à la participation des artistes sénégalais à des manifestations artistiques à l’étranger. C’était l’âge d’or des arts plastiques sénégalais. Aujourd’hui, c’est triste de voir que l’Etat n’est plus investisseur des arts au Sénégal.

On souffre de chorégraphie au Sénégal. Les parents craignent, pour leurs enfants, le goût de libertinage (au sens de recherche des plaisirs, de la séduction) que les danseurs répandent parmi la jeunesse. Aujourd’hui, la plupart des danseurs qui accompagnent nos musiciens dans les clips et les concerts, ne font aucune recherche chorégraphique et, par manque d’inspiration, ils se contentent de faire du Thiakagoune, du Taxcirip, du borokhé. C’est une insulte pour la jeunesse ! Pour une formation de qualité, les filières de niveau Bfem (5) peuvent se regrouper au sein d’un Collège des arts à Dakar. Pour plus de crédibilité, toutes les formations de bac+4 à l’Ecole nationale d’Art doivent être rattachées à l’Université pour en faire une Faculté des Arts avec comme départements : les arts plastiques, la musique, le théâtre, l’architecture, l’action culturelle. Les enseignements se feront en tronc commun en Licence 1 et Licence 2 et la spécialisation commencera à partir de la Licence 3. Vous pourrez ainsi réaliser un des projets chers à Senghor : un Institut d’esthétique négro-africaine. Les étudiants auront une formation de qualité. Le niveau étant très faible, il faut aussi revoir le statut des enseignants. Il est vrai que les professionnels de l’art, quelque soit leur niveau d’étude, peuvent apporter beaucoup aux étudiants de par leur expérience pratique, mais pour ce qui est des cours théoriques des enseignements de bac+4, les enseignants doivent avoir un doctorat. Or ce n’est pas du tout le cas. Dans toutes les sections, il n’y a pas eu, depuis plusieurs années maintenant, de renouvellement des enseignants partis en retraite. Ils sont plutôt remplacés par des vacataires. Mon cher Président, si vous ne faites rien, cette école va mourir et vous aurez votre part de responsabilité.

Senghor a créé le théâtre national Daniel Sorano, Abdou Diouf a instauré, sous son magistère, la Biennale d’art contemporain, Abdoulaye Wade le Grand Théâtre. Vous n’avez pas le droit de finir votre mandat sans poser un grand acte culturel qui restera pour la postérité. Ce grand acte, Monsieur le Président, Protecteur des arts et des lettres, le monde de la culture vous serait reconnaissant si vous le posez pour l’Ecole nationale des Arts. D’abord, lui trouver un local. Il est inadmissible que cette école, dont les origines remontent avant l’indépendance, n’ait pas de local et qu’elle se déplace tout le temps. Votre prédécesseur avait affecté 23 hectares pour ses projets du parc culturel sénégalais. Ceux-ci ne sont pas encore réalisés : le Musée des arts contemporains, la Bibliothèque et les Archives nationales, le Musée des civilisations noires, la Place de la musique et une Ecole des Beaux-arts. Les locaux prévus pour ladite école devraient revenir à l’actuelle Ecole nationale des arts. Mon cher Président, au regard de ce qui précède, il n’est plus à démontrer que l’Ena est confrontée à un faisceau de problèmes. C’est la Constitution du pays qui fait de vous le Premier protecteur des arts et des lettres, vous avez donc le devoir, au-delà des discours politiques, des déclarations d’intention et de politiques de bricolage, de trouver des solutions aux problèmes de cette école. Il vous revient de lui doter de moyens efficaces pour qu’elle retrouve son aura d’antan : lui trouver un local décent et la rattacher à l’Université, recruter de nouveaux enseignants, mettre en œuvre un programme d’enseignement de qualité : en somme, il s’agit juste de valider le projet pédagogique de l’Ena, qui a fait l’objet de séminaire et qui est toujours dans les tiroirs du ministère de la Culture. En espérant que mon appel sera entendu, je vous souhaite une bonne et heureuse année 2013.

Babacar Mbaye DIOP

Docteur en Esthétique et Philosophie de l’art de l’Université de Rouen. Enseignant/Chercheur à l’Ucad

Membre de l’Association internationale des critiques d’art-Section Sénégal

1 - Ces problèmes touchent tout l’enseignement en général. J’en ai déjà parlé pour la formation universitaire dans un article intitulé «Les défis du nouveau ministre de l’Enseignement supérieur», paru dans Sud Quotidien le 10 avril 2012.

2 - Abdou Sylla, L’esthétique de Senghor, éditions feu de brousse, 2006, p.162

3 - Des pionniers que mon étudiante Awa Cheikh Diouf, dans son mémoire «La création et la diffusion artistique au Sénégal…», a eu raison d’appeler «l’école de Dakar» pour ce qui est du théâtre sénégalais.

4 - Courant artistique inspiré des idées de la Négritude senghorienne.

5 - Les filières de niveau Bfem : les artistes plasticiens d’expressions (des sculpteurs, des graveurs), mes artistes plasticiens graphistes (design graphique, l’image publicitaire), les artistes plasticiens de l’environnement (spécialistes du design architectural, du design mobilier, textile et artisanal), les musiciens (musique classique, musique négro-africaine moderne, musique négro-africaine traditionnelle, musique de variétés), les comédiens, des metteurs en scène et autres techniciens de scène, les danseurs et les chorégraphes metteurs en scène, les stylistes et les modélistes (qu’il faut absolument faire revenir à l’Ena).

 

 

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