OPINION : QUEL STATUT POUR ANCIEN CHEF D’ÉTAT

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Il urge de jeter les bases d’une profonde réflexion sur le sort des ex-Présidents. Au regard du contexte sociologique africain, ceux qui sont irréprochables auraient pu être d’un apport considérable

«Que le pouvoir vienne du peuple est une chose certaine et acquise dans les régimes démocratiques. Mais cela ne saurait signifier qu'il ne faut mettre aucune borne à l'exercice de ce pouvoir. Quelle que soit sa source, le pouvoir peut se tromper et le fait qu'il vienne du peuple n'a pas pour effet de le mettre à l'abri de l'erreur.» (Patrick Simon)

Le dernier show médiatique de Me Abdoulaye Wade (en réponse à la sortie de François Hollande lors du sommet de la Francophonie ?) remet, qu’on le veuille ou non, au goût du jour une sempiternelle problématique : le statut des anciens chefs d’Etat en Afrique.

 

Voir un vieux frôlant les 90 ans casser du sucre sur le dos d’un successeur qu’il a couvé pendant de longues années, le vilipender et, comme on dirait sous nos tropiques, mettre du sable dans son couscous, est un spectacle désolant et pathétique. Sans entrer dans les détails de cette déchirure entre ex-compagnons de parti, le bon sens et l’honnêteté dictent- au moment où la Commission nationale de réforme des institutions (Cnri) a déposé ses conclusions et un avant-projet de nouvelle constitution sur la table du président de la République-, que l’on réfléchisse sur les voies et moyens d’offrir à ceux qui ont eu à exercer, certes avec des fortunes diverses, la magistrature suprême une sortie honorable.

Mais encore faudrait-il que ces derniers ne se croient pas sortis des cuisses de Jupiter et/ou investis d’une mission de droit divin en voulant s’éterniser au pouvoir. Avec, comme seules armes de destruction massive, les tripatouillages constitutionnels, l’intimidation, les exactions et les violations massives des droits de l’Homme.

Car, c’est faire preuve de mauvaise foi de ne pas dire que si le Président Abdoulaye Wade n’avait pas trop appuyé sur l’accélérateur pour décrocher un troisième mandat de tous les dangers, il y a de fortes chances que nous n’en soyons pas arrivés à déplorer, aujourd’hui, le climat politico-social délétère ayant résulté de la traque aux biens supposés mal acquis.

Une sorte de «manu pulite» qui continue de tenir en respect beaucoup de dignitaires de l’ancien régime. En atteste, d’ailleurs, la façon cavalière, aux relents de dépit amoureux, avec laquelle les principaux ténors du Parti démocratique sénégalais (Pds) d’alors ont déserté, après la bérézina du 25 mars 2012, les prairies bleues pour celles teintées en marron-beige. Oubliant, du coup, qu’il y a bel et bien une vie après les lambris dorés du pouvoir.  

WADE FORMULA. En effet, ils sont encore nombreux les Sénégalais qui persistent à croire, jusqu’à preuve du contraire, que les concepteurs originels du parti Bok Gis-Gis (Pape Diop, Mamadou Seck, feu Ousmane Masseck Ndiaye, Abdoulaye Baldé, Thierno Lô, Moustapha Guirassy…) n’épousaient pas toutes les motivations ayant conduit aux échappées solitaires de leur leader politique de l’époque. Qu’il s’agisse du diabolique ticket à l’élection présidentielle qui a accouché de la mémorable journée du 23 juin 2011 ou des péripéties nées du fameux «wax waxeet» dont le point culminant aura été la validation de la candidature de Me Abdoulaye Wade, le 27 janvier 2012, par le Conseil constitutionnel.

Déjà qu’à ce moment des récriminations fusaient, quoiqu’à peine audibles, de cercles libéraux qui pensaient que «le vieux fonce tout droit vers le mur et va précipiter le Pds dans une chute dont il aura du mal à se relever». Des appréhensions qui se transformeront, plus tard, en… prophétie. Sauf que les rares visionnaires du camp de Wade manquaient de courage et de cran pour poser ouvertement le débat sur le retrait pur et simple de leur Secrétaire général national et l’organisation de primaires pour désigner un autre candidat aux joutes électorales du 26 février 2012.

Face à une opposition gonflée à bloc, sans doute parce qu’elle était plus que jamais consciente que le rapport de force lui serait favorable, le camp du Sopi entamait sa marche forcée vers une défaite devenue inéluctable. La suite, on la connait. Car, comme dit l’adage, on a beau chasser le naturel, il revient au galop. En langage décodé, les survivances du divorce entre Abdoulaye Wade et Macky Sall, quatre ans plus tôt sur les décombres du sommet de l’Organisation de la coopération islamique (Oci) piloté par Karim Wade, refont surface.

Résultat des courses, Wade père casse tout sur son passage, alors que Wade fils croupit depuis presque deux ans en prison dans le cadre d’une procédure pour enrichissement illicite. Une situation qui ressemble, à s’y méprendre, aux péripéties de ce qu’il est convenu d’appeler, désormais, le printemps burkinabé.

«MOUTON NOIR». Beaucoup d’eau aura, depuis lors, coulé sous les ponts. L’exemple le plus patent est la montée d’adrénaline constatée, depuis un certain temps, au niveau du Pds où beaucoup de responsables, et pas des moindres, flétrissent l’éternelle mainmise de leur mentor, d’autres diront ex-constante devenue simple variable, dans la vie d’un parti sur lequel il a régné sans partage plus de quatre décennies.

Une situation qui doit, en tout cas, pousser les hommes politiques, d’ici et d’ailleurs, à se mettre une chose dans la tête : les encenseurs du présent sont les pourfendeurs de demain. Autrement dit, tous ceux qui vocifèrent ont longtemps ingurgité, sous le magistère de leur actuel souffre-douleur, des boas sans broncher. L’un dans l’autre, il urge pour l’Union Africaine de jeter les bases d’une profonde réflexion sur le statut des anciens chefs d’Etat.

Aller dans ce sens, c’est éviter l’humiliation à des personnes qui ont servi, avec des fortunes diverses, leur pays au plus haut niveau. Sinon, bonjour les dégâts du genre de ceux qui sont encore de saison en Algérie, au Cameroun, au Congo, au Togo, au Zimbabwe, etc. Car, il ne fait pas l’ombre d’un doute que les relations entre Abdou Diouf et Abdoulaye Wade auraient été beaucoup meilleures. Tout comme la Côte d’Ivoire se serait passée, volontiers, de la terrible crise post-Boigny…

D’aucuns nous rétorqueront, sans doute, que le président gambien Yaya Jammeh a mis son prédécesseur Dawda Kairaba Jawara, qu’il avait renversé en 1994, dans d’excellentes conditions. Allez savoir la contrepartie. Et Dieu sait que les anciens chefs d’Etat auraient pu être, dans le contexte sociologique africain, d’un apport considérable. D’autant que notre continent a ceci de particulier que les crises électorales, les conflits larvés et les deals de toutes sortes, y font florès.

Incarcéré au Togo dans une affaire d’escroquerie internationale, l’ex-directeur de la société française Elf, pour ne pas nommer Loïk Le Floch-Prigent, s’en est fait l’écho dans un ouvrage intitulé Le mouton noir, 40 ans dans les coulisses de la République. Et, il sait de quoi il parle.

Par Papa Souleymane Kandji

(Le titre est de Walfnet)