Candidatures des sénégalais aux postes internationaux : Macky bouscule les anciennes habitudes

 

Wade avait inauguré son magistère par la renonciation à un poste international qu’occupait le Sénégalais Moussa Touré. Son successeur veut s’inscrire dans une dynamique plus patriotique en s’investissant à fond pour pistonner ses compatriotes. La preuve par l’opération diplomatique que Macky Sall compte déclencher pour aider Assane Diop à prendre la direction du Bit.

 

 

 

 

Lundi, l’ancien ministre d’Abdou Diouf, Assane Diop, faisait face à la presse pour présenter sa candidature au poste de Directeur général du Bureau international du travail (Bit) où il officie depuis plus d’une décennie. A ces côtés, se trouvait le ministre de la Fonction publique. Une telle image a paru quelque peu surréaliste tant le prédécesseur de l’actuel président de la République s’était illustré dans une sorte d’aversion contre les candidatures sénégalaises à des fonctions internationales lorsque celles-ci portaient l’empreinte du régime socialiste.

Conditions favorables

Faire élire son candidat à un poste international n’est pas une tâche aisée pour tous les Etats. Pour le cas du Sénégal, certains diplomates et spécialistes en relations internationales sont d’avis que notre pays a des chances de faire passer le sien au poste de Directeur général du Bit. D’abord, du point de vue géopolitique, le Sénégal sort d’une élection qui a vu s’y réaliser une alternance pacifique au sommet de l’Etat. Il bénéficie, en outre, de la prime à la stabilité, vu que, dans la sous-région, il est l’un des rares pays à n’être pas sujet à des convulsions internes. Les cas du Mali et de la Guinée-Bissau sont là pour l’attester.

D’autre part, le Sénégal a une tradition d’orthodoxie diplomatique lui ayant valu beaucoup de satisfactions dans le passé. Cette orthodoxie respectée, le Sénégal part avec de réelles chances. De l’avis de Falilou Kane, ancien ambassadeur du Sénégal auprès de la Cee (actuelle Union européenne), la première des choses à faire est d’approcher les pays amis aux fins d’avoir leur soutien. Pour ce faire, «les ambassadeurs doivent être mobilisés, des missions diplomatiques envoyées dans certains pays et même des ministres dépêchés auprès de chefs d’Etat». Selon l’ancien diplomate, cela a été ainsi en 1986 lorsqu’il s’est agi de faire élire Babacar Ndiaye comme président de la Banque africaine de développement (Bad). Idem pour Jacques Diouf en 1993 au niveau de la direction de la Fao. Auparavant, il y a eu le cas de Amadou Moctar Mbow à l’Unesco et celui de feu Kéba Mbaye au niveau de la Cour internationale de la justice de La Haye.

D’après Moussa Touré, ancien président de la Commission de l’Uemoa, l’ex-Directeur général de la Fao devait son accession à cette fonction à un intense lobbying diplomatique du président Abdou Diouf. Ce dernier «l’avait nommé, au préalable, ambassadeur itinérant et l’envoyait à tous les coins du monde dans la perspective de le faire connaître et de le faire élire à la tête de la Fao», confie Touré.

Faiblesses

Le politologue et expert en Relations internationales, Yoro Dia, est d’avis que malgré qu’elle a été grippée sous Wade, la machine diplomatique sénégalaise reste performante. «Nos brillants diplomates peuvent bien porter ce dossier. Il suffit d’un croisement de réseaux, c’est-à-dire, que nos représentants à Genève fassent le lobbying, que Assane Diop lui-même use de ses relations au sein du Bit, eu égard au nombreuses années qu’il y a passées et qu’au niveau africain, on rallie les Etats à notre cause», explique Yoro Dia.

Ce dernier soutient que Diop a le profil du poste pour avoir été syndicaliste, ministre du Travail et longtemps fonctionnaire du Bit. Mais, pour Falilou Kane, les candidatures déclarées de certains pays africains peuvent constituer un handicap pour le Sénégal. «Cela n’est pas bon pour le Sénégal», regrette M. Kane. Lequel soutient que, pour éviter des télescopages et autres tiraillements, on devrait discuter de cela dans les groupes sous régionaux (Uemoa, Cedeao…) puis l’élargir au niveau des «cercles concentriques». Cela permettrait d’éviter l’incident constaté lors de l’élection, en 1993, du Dg de la Fao, où des pays africains anglophones ont préféré un Indien au Sénégalais Jacques Diouf.

 


DE MOUSSA TOURE A JACQUES DIOUF : Les ratés de la diplomatie sous l’alternance

Le premier à avoir été victime de lâchage de la part du président Wade fut Moussa Touré, alors, président de la Commission de l’Union économique et monétaire ouest africaine (Uemoa). Très apprécié par les chefs d’Etat de la sous-région, eu égard à son bilan reluisant à la tête de ladite organisation, Moussa Touré qui voulait rempiler se heurta au refus catégorique du président déchu de le soutenir. Ne s’embarrassant d’aucune considération, Me Wade avait, à l’époque, lancé, tout de go, «qu’il (Moussa Touré, Ndlr) n’était pas le candidat du Sénégal !».

C’est à titre exceptionnel que l’ancien ministre des Finances sous le régime de Diouf avait pris sur lui de se représenter puisqu’il en était à son deuxième mandat de quatre ans. C’est sur insistance du président nigérien d’alors, Mamadou Tandja, que le mandat fut prorogé d’un an. Et M. Touré de rapporter cette anecdote : «Une fois, un président de la République m’a dit : ce qui est curieux et paradoxal, c’est que tous les chefs d’Etat veulent de vous sauf le vôtre». D’aucuns ont, d’ailleurs, mis sur le compte de la haine et d’une volonté de prendre sa revanche sur Me Wade le fait que Touré ait voulu se présenter à la présidentielle sénégalaise de 2012.

L’on a souvenance, également, de l’épisode d’Abdou Diouf qui, après avoir été battu par Abdoulaye Wade à la présidentielle de 2012, a présenté sa candidature à la tête de l’Organisation internationale de la Francophonie (Oif) pour succéder à l’Egyptien Boutros Ghali. Son successeur à la tête de l’Etat sénégalais avait, sans ambages, montré son refus de le soutenir, préférant jeter son dévolu sur l’écrivain togolais, Henry Lopez. Pour certains observateurs politiques, Wade voyait en Diouf un probable adversaire qui, grâce à l’aura et au bilan positif qu’il tirerait à l’Oif, pourrait être une menace pour lui pour l’échéance électorale future. Cependant, voyant qu’il ne faisait pas le poids devant la France dont le président Jacques Chirac avait clairement parrainé la candidature de Diouf, le président Wade finit par s’aligner derrière les nombreux soutiens de Diouf.

«Maladresses»

Enfin, il y eut le cas de Jacques Diouf. Mais, à la différence des deux précédents, il ne fut pas question là d’une candidature à soutenir mais d’une tentative de déstabilisation de l’ex-patron de la Fao, sous-tendue par un règlement de compte politique. En effet, ayant le vent en poupe au niveau de l’opinion sénégalaise qui voyait en lui un potentiel porte-étendard de Bennoo Siggil Senegaal dans la perspective de l’élection présidentielle, Jacques Diouf s’était subitement vu attaquer par Wade. Ce dernier, à l’occasion du lancement de son programme alimentaire dénommé Goana, critiqua vertement la Fao qu’il trouvait inutile et dont le budget de fonctionnement était, à ses yeux, plus important que celui d’investissement. Suffisant pour que le Directeur de la Fao sorte de ses gonds pour apporter une réplique à la hauteur de l’affront. Alors, commença une hostilité viscérale entre les deux compatriotes jusqu’au départ du Sénégalais de l’Organisation onusienne en charge de l’agriculture et de l’alimentation.

Victime directe de cette «diplomatie» de Wade, Moussa Touré pense que le président Wade n’a pas rendu service à notre pays sur le plan diplomatique. «Les difficultés que des Sénégalais ont eues ces dernières années à accéder à des fonctions internationales sont à mettre sur le compte des maladresses et de l’amateurisme de l’ex-président», soutient-il. Aussi, conseille-t-il aux nouvelles autorités de faire mieux parce que «notre pays recèle de réelles compétences capables de faire rayonner le Sénégal sur le plan international». La virginité du nouveau régime le permet.

En tout cas, le moins qu’on puisse dire est que, en demandant à son gouvernement de porter la candidature de Assane Diop et de tout faire pour que celle-ci soit consensuelle à l’échelle africaine, Macky Sall lance un signal fort quant à sa volonté d’opérer une rupture dans la manière de gérer la carrière des fils du Sénégal sur l’international. Il reste à savoir si l’actuel président de la République, nouvellement élu, pourrait, dans de telles circonstances, faire passer la candidature de notre compatriote à la tête du Bit. Auquel cas, ce serait une prouesse diplomatique annonciatrice d’une ère nouvelle.

 

 

Aguibou KANE

 

 

 

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