PROCHE ORIENT : la politique de deux poids deux mesures en action

on .

Le secrétaire d’Etat américain John Kerry, s’exprimant récemment sur la question des Kurdes irakiens, a indiqué qu’il était prématuré pour le moment de parler d’Etat indépendant pour le Kurdistan Irakien. Selon le chef de la diplomatie américaine, «l’heure n’est pas encore venue pour une telle reconnaissance qui pourrait saper le gouvernement de coalition au pouvoir à Bagdad».

 

Cette déclaration entre dans le cadre de la stratégie américaine qui veut promouvoir la création d’un Grand Proche-Orient, dans lequel il n’y a pas de place pour un Etat kurde indépendant. Cette position américaine met a nu une volonté manifeste de refuser à des millions de Kurdes ce qu’on a pourtant reconnu aux peuples du Sud Soudan, de Kosovo des républiques issues de l’ancienne Yougoslavie, de l’Irlande du Nord, de l’Ecosse et de la Catalogne. Les Américains persistent dans cette voie qui trahit les idéaux de «modèles de démocratie authentique» dont ils se réclament en voulant définir qui a le droit ou pas de réclamer son indépendance.

 Il est évident que la Maison Blanche n’a pas réussi dans son projet de création d’un nouvel Etat irakien. Toutes les tentatives de Washington de promouvoir la crédibilité du gouvernement de coalition à Bagdad ont échoué. Le régime sortant de Nouri Al-Maliki,  corrompu et impopulaire, restera une tache noire dans l’histoire de ce pays. Son successeur Haïdar al-Abadi n’a pas non plus apporté aucun changement important. La présence dans ce nouveau cabinet de quelques ministres kurdes et de soi-disant Arabes sunnites n’a pas résolu les clivages tranchés entre ces communautés divisées.

L’antagonisme entre les Arabes-chiites et les Arabes-sunnites s’aggrave de jour en jour. L’Iraq après la Syrie est plongé dans une atmosphère de terreur, de chaos général et de violence. L’Armée irakienne, créée avec l’aide d’instructeurs américains, n’a pas pu opposer une résistance sérieuse contre les bandes de djihadistes et autres groupes de radicaux sunnites, et pis, a détalé laissant dans la panique, son armement lourd à la merci des rebelles.

Les détachements kurdes de la légitime défense étaient obligés, indépendamment de protéger les régions de la résidence compacte des Kurdes. Les frappes des forces aériennes des Etats-Unis et leurs alliés n’ont pas jusqu’ici arrêté les hostilités. L’opération terrestre de la coalition des troupes étrangères contre l’Etat islamique en Irak et au Levant (Eiil) n’est pas encore à l’ordre du jour. Aujourd’hui, tout laisse à croire que les Etats-Unis et leurs alliés se sont résignés devant l’évidence de l’existence de facto d’un Califat islamique pour longtemps et qui peut même devenir dans une aire géographique comprise entre la Syrie et l’Irak, un Etat arabo sunnite. Dans ces conditions, le gouvernement régional des Kurdes est obligé de chercher les formes les plus sûres de l’existence ultérieure et la structure étatique. Le Président du Kurdistan irakien Massoud Barzani s’est adressé au Parlement régional avec la proposition d’examiner la question sur l’opportunité de la tenue du référendum sur l’indépendance de la région. Cet appel sonne comme une réponse à l’incapacité de Bagdad de contenir la guerre civile entre les chiites et les sunnites, ainsi que la protection des droits légaux constitutionnels des Kurdes. Après huit ans de pouvoir, rien n’a été fait pour la réalisation des dispositions de l’article 140 de la Constitution (sur les frontières administratives des régions traditionnellement kurdes). Le régime sortant n’avait pas appliqué les lois qui régissent l’exploitation des hydrocarbures et le statut des milices kurdes «Peshmerga». Pendant longtemps, Bagdad a violé la loi sur la distribution des revenus de l’exportation du pétrole et n’énumère pas au budget de la région kurde les montants alloués.

Dans ces conditions, il ne reste aux Kurdes irakiens rien d’autre que de procéder à la mise en place d’un Etat indépendant. Aujourd’hui, le Kurdistan irakien dispose de toutes les structures nécessaires et les attributs d’un Etat (le drapeau, l’hymne, la Constitution, la législation, le Parlement, le Président, le gouvernement, le budget, les forces armées, la police, les services secrets, douaniers et les polices de la frontière, les aéroports internationaux, les services sociaux de base, la santé publique, la formation, les représentations diplomatiques étrangères, etc.). Ce territoire irakien s’est constitué depuis longtemps et n’a pas besoin de la reconnaissance de ses droits légaux du côté des Etats-Unis. Dans cette situation, la demande de John Kerry et la tentative d’exercer la pression sur la direction du Kurdistan irakien n’est pas acceptable.

Les Kurdes irakiens se rappellent parfaitement comment ils ont été ignorés par les autorités américaines quand leurs «Peshmergas» faisaient face à la redoutable Armée de Saddam Hussein dans un combat inégal au printemps de l’an 1994. Washington n’a rien entrepris pour la protection des Kurdes, et avait refusé d’ordonner à ses troupes d’avancer en profondeur pour les protéger. Les Kurdes insurgés et leurs familles étaient obligés de fuir des villes et les localités aux régions montagneuses difficiles d’accès pour se refugier dans les pays voisins. L’aviation irakienne et l’artillerie bombardaient et attaquaient les villages kurdes, poussant les populations sur les chemins de l’exil.

Au cours de cette répression de l’insurrection kurde, des dizaines de milliers de personnes ont péri, plusieurs autres étaient jetés en prison, et plus de 2 millions de Kurdes irakiens forcés à l’exil. N’eût été la résolution № 688 du 5 avril 1991 du Conseil de sécurité, établissant «une zone de la sécurité» au nord du 36ème parallèle, on parlerait plutôt de génocide et d’une crise humanitaire de grande envergure. Cette évacuation des troupes gouvernementales irakiennes a permis au Kurdistan irakien de se doter d’organes centraux du pouvoir, de services de renseignement, d’une force de police dans trois provinces du nord de l’Iraq où s’est formé un Kurdistan Libre.

 Depuis plus de 20 ans d’autonomie, les Kurdes irakiens ont acquis l’expérience de l’administration d’Etat, et ont transformé leur région en un oasis dans une zone prospère détachée du reste du pays en guerre. Cette paix relative a eu pour effet de faciliter des relations mutuellement avantageuses avec la Turquie, l’Iran, et d’autres pays. Ils ne refusent pas et la coopération avec les pouvoir central de Bagdad, mais ne veulent pas se mêler au conflit armé opposant chiites et sunnites ou être les pions dans un jeu qui ne les concerne pas.

Ben Moussa DIOP

Consultant