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Son film La Pirogue a été sélectionné pour la 65e édition du festival de Cannes (prévu du 16 au 27 mai prochain) dans la catégorie ‘Un certain regard’. Le réalisateur Moussa Touré revient dans cet entretien sur ce choix. Il estime qu’il serait trop prétentieux pour lui de vouloir marcher sur les pas de Sembène. Le cinéaste lance des pistes pour la relance du 7 e art sénégalais.
Wal Fadjri : Comment avez-vous accueilli votre sélection au festival de Cannes ?
Moussa TOURE : Vous savez tout cinéaste rêve un jour d’être dans une sélection à Cannes. Car le festival de Cannes est comme la Coupe du monde pour les cinéastes. Aujourd’hui, c’est arrivé par hasard et c’est un bonheur. Cela ne m’est pas pour autant monter à la tête. Vous savez, j’ai été plusieurs fois à cette manifestation, vingt-deux fois environs sur 64 éditions. J’ai vu de grands films lors de ce festival. A la seule différence que cette fois-ci, je suis partie prenante, je suis dans l’arène. En apprenant la nouvelle, j’ai aussitôt pensé au cinéma sénégalais et africain dans sa globalité. On ne va pas à Cannes pour sa propre personne. Mais pour représenter son pays, son continent. C’est une charge très lourde.
Est-ce que votre première sélection ?
Oui. Mais, ce qui me dérange un tout petit peu à Cannes, c’est qu’il y a un beau décor, des stars, des journalistes des autres continents, des paillettes fantastiques, et à côté, il y a l’Afrique comme entité à part. Depuis longtemps, j’assiste à la participation de l’Afrique avec les réalisateurs mauritanien Abderrahmane Sissako, le doyen Ousmane Sembène avec qui j’étais à l’époque. Sembène lui n’a pas arrêté de dires de belles choses du continent notamment de la paix. Depuis que je suis réalisateur, j’ai résisté, mais j’ai résisté tout seul. Mais avec le recule que j’ai, je vois que c’est bien de se retrouver dans le festival comme nominée et de côtoyer d’autres réalisateurs.
Votre film n’est-il pas retenu parce que c’est une fiction «cliché» sur l’Afrique ?
Je ne réponds pas à cette question.
Qu’est-ce qui a surtout motivé son choix ?
Quand j’ai fini le film et qu’il y a des décideurs qui l’ont vu, ils ont tout de suite conclue que c’est un bon buzz. Bien avant cela, un jour, je surfais sur le net et j’ai vu des critiques qui disaient déjà que c’est un bon buzz. Egalement autour de moi, ceux qui ont financé le film, surtout les chaînes de télévision, Canal +, Tv5 Monde, etc., étaient très ravies. Quand j’ai montré quelques parties du film à ma femme, elle s’est aussitôt mise à pleurer. Quand j’ai aussi fait une projection à Paris, une jeune peintre sénégalaise dont je tairais le nom, s’est aussi mise à pleurer. Ce sont des Sénégalais qui pleuraient.
C’est peut-être cela qui a fait que dans son discours le délégué général du festival de Cannes Thierry Frémaux concluait que «c’est le plus touchant des films africains sélectionnés». Ce film a été vu à la Francophonie et Ousmane Paye (ancien ministre des Sports sous Diouf : Ndlr), un des assistants d’Abdou Diouf, secrétaire général de l’Organisation internationale de la Francophonie, a signalait que c’était remarquable comme film. De mon côté, je ne peux pas dire exactement ce qui a fait que le film est sélectionné, peut-être qu’il est touchant.
Comment préparez-vous votre participation à ce rendez-vous mondial ?
J’irai d’abord à Kédougou, qui est une localité qui m’a adopté, une région que j’aime beaucoup au Sénégal. Je vais marcher sur les sommets des montagnes quelques temps et faire du vélo. Je veux me retaper une santé pour Cannes mais surtout me reposer. J’aime la chaleur de cette localité. Je travaille également avec une équipe sur les affiches du film que j’emporterais à Cannes.
«Je ne suis pas tendre avec les autorités aussi, surtout celles qui ont géré notre secteur depuis 12 ans. Ils n’ont pas été sérieux avec la culture. Au nouveau, nous lui demandons de travailler pour l’intérêt des artistes.»
Avez-vous été contacté par les autorités du pays ?
Personne ne m’a appelé. C’est moi qui ai envoyé une lettre à Youssou Ndour, en tant que ministre de la Culture pour l’informer. Je l’avais appelé avant qu’il ne soit ministre afin de lui demander de m’accompagner. Après qu’il soit aussi ministre je l’ai informé que je suis sélectionné et il m’a dit de l’adresser une correspondance dans ce sens.
Qu’attendez-vous d’elles, surtout votre tutelle ?
Je n’ai jamais tendu la main et ce n’est pas aujourd’hui que je le ferai. Je ne suis pas tendre avec les autorités aussi, surtout celles qui ont géré notre secteur depuis 12 ans. Ils n’ont pas été sérieux avec la culture. Tous les ministres qui sont passés ont tout mélangé. Je n’ai jamais vu autant de ministre de la Culture dans un pays. C’est comme si, ils sont de passage. Ils ne réalisent rien. Aujourd’hui, il y a un nouveau ministre à qui nous demandons de travailler pour l’intérêt des artistes. J’ai fait tout pour réussir ce film, j’ai cherché de l’argent et j’ai eu des partenaires, c’est un cofinancement franco-sénégalais.
Peut-on savoir le nom de ces financiers ?
Le Sénégal n’a rien mis dans mon film. Mais vous savez que quand vous avez une société sénégalaise, vous pouvez aller chercher de l’argent en France auprès des partenaires comme Arte, Canal +, Tv5 Monde, etc.
Marchez-vous sur les traces de Sembène qui a été primé à Cannes il y a huit ans dans la même rubrique?
J’étais avec Sembène à l’époque. Pour moi, le fait même d’être sélectionné, est déjà une chose, obtenir un prix à Cannes, est une autre chose. J’ai eu des prix dans ma vie. Mais avoir un prix à Cannes va au-delà de ma personne. Ce sera pour le Sénégal. Ce que je veux dire par là, c’est que Moussa Touré n’est pas sur les pas de Sembène. Le doyen Ousmane Sembène est une icône du cinéma sénégalais voir africain que je respecterai toute ma vie. Je crois que personne ne peut l’égaler. C’est quelqu’un que je connaissais bien et qui me respectait profondément. Vous savez, une fois, j’ai dit qu’il n’y a pas de relève pour le cinéma sénégalais et beaucoup de gens m’ont critiqué. Je ne suis pas une relève de Sembène. Mais une continuité du doyen. Aujourd’hui, tout cinéaste sénégalais devrait se battre pour le cinéma. Moi, je me battrai pour cela, car je suis vraiment un fruit du 7e art sénégalais.
«Pour que le cinéma décolle, il faut que l’on (re)ouvre les salles de cinéma et que l’on trouve de l’argent pour la production des films. On ne peut pas parler de relance avec des co-productions, l’avance sur recette, etc. Il faut des moyens et que tout se fasse dans nos pays. Le lobbying de certains cinéastes sénégalais qui sont toujours ensemble et ne font jamais de films ne nous intéressent pas.»
Moussa Touré à Cannes, Alain Gomes était récemment à la Berlinale. Le cinéma sénégalais renaît-il en 2012 avec ces deux sélections dans des festivals internationaux ?
Je ne crois pas que l’on puisse encore parler de relance du cinéma sénégalais aujourd’hui. Alain est Franco-sénégalais qui vit à Paris et moi, je suis seul. Le lobbying de certains cinéastes sénégalais qui sont toujours ensemble et ne font jamais de films ne nous intéresse pas. Alain aussi est dans un autre univers. Je pense que la relance n’a pas encore commencé. Voyez-vous au Sénégal, nous avons encore des films qui ne peuvent pas toujours être vus dans notre pays. Comment peut-on relancer un secteur comme ça ? Pour relancer le cinéma, il faut que nos films soient vus dans nos pays. Mon film va sortir dans un autre continent.
Pour que les choses décollent effectivement, il faut que l’on (re)ouvre les salles de cinéma et que l’on trouve de l’argent pour la production des films. On ne peut pas encore parler de relance avec des coproductions, l’avance sur recette, etc. Il faut des moyens et que tout se fasse dans nos pays. Le cinéma se fait avec des moyens. Demandez à Alain ? Récemment, on a parlé de relance du cinéma à l’Assemblée. Mais tant qu’on ne fera que parler, il n’aura pas de relance. On n’a pas les moyens d’ouvrir toutes les salles, mais créons des salles en plein air, il y a tellement de films au Sénégal, tous ces cinéastes que vous voyez ont des films qui dorment dans les tiroirs. Je ne suis pas d’accord que l’on profite d’une seule situation pour parler de films. Combien de temps dois-je rester encore pour faire un film ? Combien d’année suis-je resté sans film ?
A quoi sert alors cette formation que vous dispensez aux jeunes ?
La formation est un autre débat. Tout cinéaste africain, qui a une certaine expérience, doit aider ces jeunes, voir comment leur livrer des connaissances. Vous savez, avec la numérique, on peut apprendre à un jeune de mettre en image sa pensée. Quand j’ai commencé à faire du documentaire, les cinéastes sénégalais ont commencé à dire que le documentaire, ce n’est pas du cinéma. Aujourd’hui, ces même gens sont en train de faire des films documentaires. Depuis neuf ans, je forme dix jeunes par année aux métiers du cinéma. Ils sont là, ils travaillent dans le cinéma. La jeunesse est l’avenir du cinéma. Il y a plein de jeunes qui sont dans les écoles de cinéma, beaucoup d’autres qui veulent apprendre et d’autres encore qui sont à l’extérieur et qui apprennent.
Il faut les aider. Mais j’avertis souvent les jeunes, qu’en Afrique, il y a tellement de gens qui vont vous inviter dans un festival en vous disant, «vous êtes maintenant un grand réalisateur», ils vous trompent. Ils n’ont pas bien compris. Regardez-moi, j’ai longtemps appris et j’apprends toujours le cinéma. Je pense que l’avenir du cinéma sénégalais est dans le documentaire. La fiction coûte très chère. J’ai été pendant douze ans dans le documentaire et c’est ce cinéma du réel qui m’a aidé à faire mon film. La Pirogue (son film sélectionné dans la compétition ‘Un certain regard’ à Cannes) est une fiction. Mais j’avais tellement fait de documentaires que je n’avais pas de problème dans la mise en scène et le jeu des acteurs.
Sur quoi travaillez-vous actuellement ?
J’ai un film en préparation qui s’intitule Le Combat du gladiateur. C’est l’histoire d’un ancien lutteur qui a quitté son village pour venir dans la capitale. Il y a quelques années, J’ai été entraineur de lutte au Sénégal. Je suis un fan de ce sport. Les Sénégalais aiment ce sport parce qu’ils se retrouvent dans les pratiques de ce sport. Il y a dans la lutte un certain animisme, un syncrétisme religieux et qui sous-tendent la vie des Sénégalais. Je veux que cet art revive dans un film et que les autres voient l’Afrique à travers la lutte.
Propos recueillis par Najib SAGNA