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Revoilà le Sénégal, à la section «Un certain regard », avec le film de Moussa Touré La Pirogue, à ses côtés le Maroc. L’Egypte est candidate à la Palme d’Or.
Le frémissement était de rigueur dès les premières heures de 2012 : Moussa Touré, à l’œuvre tonitruante, est pressenti sur la Croisette, plus grand festival de cinéma au monde (du 16 au 27 mai 2012), avec son film La pirogue. Adapté du roman Mbëkë mi (la transcription wolof exacte est «Mbëkk mi») du grand écrivain Abasse Ndione paru en 2008 chez Gallimard, voici le troisième long métrage de Moussa Touré après Toubab Bi (1991) et Tgv (1998). Entièrement tourné à Djifer, sur la Petite côte, La Pirogue raconte le voyage tragique de Baye Laye, le capitaine d’une embarcation d’environ trente personnes ainsi de deux dangereux passagers : la peur et le désespoir. Harragas (2009) de l’Algérien Merzak Allouache s’était déjà lancé sur les flots avec le même sujet.
Moussa Touré réussit à raconter le drame de l’émigration sous un angle neuf et émouvant qui a touché une bonne partie du public venu assister à sa Première mondiale à Cannes. Au premier rang, se trouvait le nouveau ministre sénégalais de la Culture et du Tourisme, Youssou Ndour. Si la journaliste ivoirienne Falila Gbadamassi du site web Afrik.com pointe le «point de vue très pédagogique» d’un film «qui ne prend aucune audace particulière», TV5 Monde (chaîne qui a pré-acheté le film avec Canal+) parle de «magnifique film» sur son twitter officiel, en renvoyant à la critique élogieuse du journaliste de France Télévisions, Pierre-Yves Grenu. Quant à la Radio France Bleu, son compte twitter parle d’un film «bouleversant et un propos hélas d’actualité». En effet, au moment même de la diffusion du film (ce dimanche 20 mai à 11h), cinq cadavres (parmi lesquels trois enfants dont un nourrisson) étaient repêchés au large de Mayotte (une île sous pavillon français) ; quinze personnes sont portées disparues.
Un écrivain à «déguster» : Abasse Ndione
Roi du polar, Abasse Ndione cerne ici le choix tragique de jeunes Sénégalais qui risquent leur vie par milliers pour fuir le désespoir d’un pays où les rêves sont mis au cachot. Ce qui conduit Moussa Touré à enfermer ses personnages dans un huis clos étouffant où l’angoisse vient faire son marché. C’est la seconde fois qu’une œuvre de l’ermite de Bargny est portée à l’écran, après le poignant Ramata par le Congolais Alain-Léandre Baker (2010) qui avait en vedette la regrettée Katoucha Niane. Moussa Touré fait ici une infidélité à son acteur fétiche Oumar Diop Makéna qui tenait le rôle principal dans Toubab Bi et TGV.
Dans ses trois longs-métrages, le voyage est au cœur de son cinéma. Toubab bi portraiturait un technicien de cinéma qui prenait l’avion pour aller en France pour un stage (Moussa Touré a débuté sa carrière comme éclairagiste sur les films de François Truffaut et Bertrand Tavernier). Tgv était un truculent road movie du Sénégal jusqu’en Guinée, par car Ndiaga Ndiaye (surnom donné aux transports en commun, de couleur blanche, à Dakar). Pour nous rappeler que seul le cœur à cœur nous sauve des corps à corps, il fait débuter l’assaut de la barre côtière qui cintre le Sénégal par un combat de lutte (Lámbb, en wolof). Ce sera d’ailleurs son prochain projet de film, avait-il révélé lors d’un entretien accordé à Wal Fadjri.
MOUSSA TOURE, REALISATEUR : «Je n'ai obtenu l'autorisation de tournage qu'après avoir menacé le ministère de la Communication d'une conférence de presse»
Comme chez Djibril Diop Mambéty ou encore Joseph Gaï Ramaka, le contexte politique affleure toujours derrière l’apparente désinvolture des personnages. Son film documentaire Les techniciens, nos cousins (2010) s’ouvrait sur une longue séquence très drôle autour de l’intelligence technicienne des moustiques, pour installer subtilement son spectateur, avant de montrer combien les méfaits environnements permettant la prolifération du paludisme reflètent les limites et les tares de la gestion de la république sénégalaise. Moussa Touré revient donc à la fiction après un flirt de plus de dix ans avec le documentaire. Retour pas facile, puisqu’il confie - à Clarisse Juompa Yakam de l’hebdomadaire parisien Jeune Afrique - avoir dû utiliser la méthode forte avec le gouvernement sénégalais, pour avoir le droit de tourner son film. Hélas, le Sénégal dispose de lois encore trop restrictives en matière d’images et souffre d’une grande inorganisation du cinéma.
PARTICIPATION AFRICAINE A CANNES : La Sénégalaise Dyana Gaye, le Maroc, l’Egypte, le Rwanda…
Huit ans après Moolaadé (2004) de Sembène Ousmane à la section «Un Certain regard», le pays de la «téranga» (hospitalité, en wolof) revient en Sélection officielle. Le Maroc y est présent avec Les Chevaux de Dieu réalisé par Nabil Ayouch qui, comme Moussa Touré, signe une fiction après un détour par le documentaire ( My Land, 2011, sur la confiscation de terres palestiniennes). Nabil Ayouch décortique ici les terribles attentats terroristes survenus le 16 mai 2003 à Casablanca.
Seul Africain pour la Palme d’Or (Grand prix du festival) : l’Égyptien Yousry Nasrallah. Après la bataille ausculte un pan de la révolution qui a balayé Moubarak : une attaque aux chameaux contre les manifestants de la Place Tahrir. Le Kenya concourt grâce à l’Australien Ulrich Siedl qui y a tourné Paradis : Amour, sur le tourisme sexuel.
Outre ces pays, il y a l’Algérie, le Rwanda et la Tunisie, pour ne parler que des longs-métrages. La Sénégalaise Dyana Gaye est présente aussi avec le scénario de son premier long-métrage Des étoiles. Elle est à l’atelier Cinéfondation qui a vu passer de prestigieux auteurs comme le Gabonais Imunga Ivanga ou le Nigérian Newton Aduaka. Notre compatriote Alain Gomis a ouvert l’année 2012 de fort belle manière avec son film Tey (Aujourd’hui), salué à la Berlinale et primé à Milan. Sans porter poisse, osons espérer qu’il porte tout autant chance à Moussa, au soir du 27 mai, jour où le palmarès sera dévoilé.
Thierno I. DIA,
Correspondant spécial Wal Fadjri
(en collaboration avec Africiné)