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Le neuvième roman de Seydi Sow nous présente une situation inimaginable au Sénégal : un jeune homme paralysé à cause de la poliomyélite intente un procès à ses parents. Le prétexte est trouvé pour renvoyer à la face du lecteur la situation des handicapés, la douleur que ces êtres ressentent dans une société aussi excluante que la nôtre.
Qui est responsable du handicap de Dinadé, un homme dans la force de l’âge auquel la poliomyélite a aussi ôté sa virilité ? Qui est responsable? Y'en a-t-il seulement un? Dinadé veut qu'on lui dise le nom de celui qui a fauté, de celui dont l’imprudence l’a conduit dans ce fauteuil roulant, de celui qui a interdit à ce brillant élève de faire le métier de ses rêves: pilote d’avion.
Dinadé réclame justice, il traîne ses parents au tribunal. Juges et jurés devront désigner le responsable de l’infirmité du héros : est ce Dieu, la fatalité, le destin, les parents ou un peu de tout cela ?
L’affrontement entre le plaignant (Dinadé) et les accusées (Al Seyni et Sokhna) est annoncé dans les journaux comme un grand combat entre deux ténors de l’arène. Je veux «avoir raison sur eux», hurle Dinadé à son avocat pour expliquer sa plainte.
Une procédure judiciaire condamnée par la masse, celle qui considère qu'un enfant doit se réjouir que ses parents lui aient permis de venir au monde. Mais être parent se limite-il à copuler et à récolter les lauriers en cas de "succès" du bambin tout en s’auto amnistiant lorsqu'on refuse de le vacciner et qu'il finit paralytique et stérile comme Dinadé qui résume clairement sa vision de l’ampleur de la responsabilité parentale : «J’avais le droit d’être protégé et ils avaient le devoir de le faire»… «S’ils avaient accompli ce devoir de parent, aujourd’hui je ne serais pas cloué dans un fauteuil.»
Les journalistes comptent bien profiter de ce procès en écoulant le maximum de journaux et de tranches de publicité. Ils rivalisent de phrases assassines dans une violence verbale qui traduit leur peur d’être un jour assignés en justice par leurs enfants pour négligence. Les journalistes ne sont pas médians, ils ont clairement choisi leur fonction: le renforcement des normes sociales autrement dit hurler avec la meute de loups, n’est ce pas la chose la plus facile? Cela évite de se remettre en question et de s'intéresser à la palette de nuances qui seule caractérise la vérité. Mais pour contempler la vérité il faut oser dépasser le rideau des apparences et des habitudes en travaillant sur la seule chose censée compter dans ce métier : les faits.
Dans les faits, le procès s’ouvre dans la salle d’audience qui, ne l’oublions pas, est l’un des rares lieux de ce monde moderne où les prises de vues sont interdites. Ce procès fera date entend-on dans la salle archicomble. Face à face, deux visions du mot parent. L’avocat du jeune plaignant est un homme âgé, celui des accusés est plutôt jeune.
Pour la défense tout est clair : la faute au destin, à la malchance, à Dieu et (ou ?) aux esprits (rabb) qui hantent l’un des parents. De l’autre côté on rappelle que la culture n’exclut pas la modernité. Un enfant africain vacciné ne perd pas ses racines à cause de ce seul acte et puis, ajoute l’avocat de Dinadé, le Livre ne demande-t-il pas d’aller chercher le savoir jusqu’en Chine ? Alors pourquoi les parents du handicapé ont-ils refusé d’utiliser la connaissance médicale inspirée par Dieu, connaissance médicale qui a mis au point le vaccin anti poliomyélite ?
Debout mon enfant nous permet de rencontrer notre Juge, de contempler la pluralité de notre nature humaine si composite malgré les apparences. Ce livre nous met face à nos certitudes, face à ces choses que nous faisons lorsque personne ne nous voit. Par honte ? Par crainte d’incompréhension ? Ou par crainte d’avouer que nous avons perdu la clé qui établit la différence entre la science, fut-elle occulte, et la superstition ? Nous sommes tous accusés dans cette affaire d’enfant handicapé. Nous avons tous une part de responsabilité en pensée en parole par action ou par omission. Dans ce procès l’un des accusés est notre société où le syncrétisme religieux côtoie l’éternel remords de n’être pas nés à l’âge d’or réel ou supposé de notre famille, de notre tribu, de notre continent.
Ce roman est donc une œuvre philosophique au sens où il suscite la réflexion en nous mettant face à nous-mêmes. Parviendrons-nous à regarder dans les yeux l’image que nous renvoie le miroir de notre introspection ?
Debout mon enfant est le neuvième roman de Seydi Sow, lauréat du Grand prix des Lettres en 1999 avec La Reine des sorciers.
Debout mon enfant par Seydi Sow ; 162 pages; Fama Editions 2009