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Sud-Soudan : Après l’indépendance, construire l’Etat
9 juillet 2011, le Sud-Soudan proclame son indépendance. Epilogue d’une longue revendication, née dans les années 1940, d’un conflit armé qui opposa près de vingt ans les rebelles sudistes aux autorités de Khartoum, et d’un processus de paix initié en 2005, cette indépendance témoigne aussi d’une configuration inédite en Afrique puisqu’elle constitue la première remise en cause des frontières coloniales du continent.
Comment expliquer et rendre compte de la naissance du 54e Etat d’Afrique ? Ce projet sécessionniste menace-t-elle la stabilité de la région, voire du continent ? Ce dossier entend revenir sur les différents jeux d’acteurs impliqués dans le parcours chaotique de ce projet d’indépendance et sur les arènes internationales, régionales ou locales dans lesquelles se négocie – au quotidien – l’Etat en passe de naître, et où s’entrechoquent différents ordres politiques difficilement conciliables. Il interroge en particulier les attributs de souveraineté revendiqués par les nouvelles autorités sudistes, les projets de la future capitale et les enjeux du contrôle des frontières. Et explore le rôle inédit de l’Union africaine dans ce processus, les négociations et conflits en cours sur le partage de la rente pétrolière et les reconfigurations régionales induites par l’indépendance.
La question de la construction étatique au Sud-Soudan est généralement abordée sous l’angle des relations entre le Nord et le Sud – elle interroge la capacité des dirigeants du gouvernement soudanais et celui du Sud-Soudan à créer un environnement favorable à la construction d’un Etat indépendant, sûr et viable au sud. A travers une analyse des conflits sur la terre et l’autorité politique à Juba durant les années qui ont suivi l’accord de paix global de 2005, l’article de Naseem Baiey (California State University Monterey Bay) soutient que la construction étatique dépend de dynamiques locales. La thèse défendue dans l’article de Lotje de Vries (Centre d’études africaines, Leiden) est qu’en dépit de l’émergence d’une nouvelle réalité politico-administrative au Sud-Soudan, les anciens répertoires d’autorité continuent de dominer les négociations de pouvoir à l’échelle locale.
L’enjeu pétrolier dans un Soudan éclaté
L’indépendance du Sud-Soudan le 9 juillet 2011 va certes donner une souveraineté politique et territoriale aux autorités du nouvel Etat, mais sa survie économique va en grande partie dépendre d’une donnée centrale : le pétrole. A cet égard, le Nord et le Sud sont prisonniers l’un de l’autre. Ils devront s’accorder au plus vite sur la gestion commune des gisements de part et d’autre de la frontière et sur l’utilisation des infrastructures contrôlées par le Nord. L’article d’Umberto Tavolato s’attache à étudier la dimension continentale de cette autodétermination. La signature du Cpa, la façon dont l’Ua (à travers le panel de haut niveau Mbeki) a dirigé le processus de partition et le développement d’une approche panafricaine originale figurent parmi les principaux éléments expliquant que les Etats membres de l’Ua aient reconnu le Sud-Soudan comme un cas exceptionnel.
L’article Logiques sociales et politiques des pillages et barrages dans la crise post-électorale en Côte d’Ivoire procède à un questionnement sociologique des pratiques de pillages et barrages attribuées aux ‘Jeunes patriotes’ (Jp) proches de Laurent Gbagbo et aux forces républicaines de Côte d’Ivoire (Frci) fidèles à Alassane Ouattara dans le cadre de la crise post-électorale qui a secoué le pays de novembre 2010 à avril 2011. En combinant la description des actes de violence avec l’analyse des itinéraires socio-politiques et des régimes de justification de leurs auteurs, on constate que ces pillages et barrages n’obéissent pas seulement à une stratégie contre-insurrectionnelle de conservation du pouvoir par la rue, mais (ils) constituent aussi une forme de protestation sociale et d’expression de ressentiments intercommunautaires.
Comment une rébellion devient républicaine ? S’interroge Moussa Fofana, enseignant à l’Université de Bouaké. L’organisation d’une élection présidentielle n’a pas produit de dénouement pacifique de la crise militaro-politique ivoirienne. En lieu et place, on a assisté à une violente crise post-électorale, dont l’un des protagonistes principaux est l’ancienne rébellion de 2002, transformée pour l’occasion en Forces républicaines de Côte d’Ivoire (Frci). L’analyse du parcours menant des Forces nouvelles aux Frci révèle à la fois les mutations de l’armée rebelle et les changements qu’elle a impulsés dans le jeu politique. Aujourd’hui, le pouvoir d’Alassane Ouattara doit ainsi faire face au défi de la reconstruction d’une armée véritablement républicaine.
Révolution tunisienne
Le 14 janvier 2011, le président Ben Ali s’enfuyait de Tunisie après un mois d’insurrection populaire. Par leur participation aux manifestations, les avocats ont apporté leur soutien à cette insurrection. Cette implication du Barreau dans le mouvement protestataire est inséparable de la manière dont les gouvernants ont tenté de contrôler l’avocature.
Politique africaine a pris l’initiative d’organiser des lectures différentes autour d’un livre : Identity Economics : Social Network and the Informal Economy in Nigeria de Kate Meagher (Rochester, Ibadan, James Currey, 2010, 224 pages)
Le point de vue de Jean-Pierre Warnier (Centre d’études africaines, Ehess-Ird)
Identity Economics raconte l’histoire de deux groupements (clusters) d’entreprises informelles. L’un fabrique des chaussures, l’autre des vêtements. Tous deux sont localisés dans la ville d’Abia, en pays Igbo. Leurs activités datent de la colonie. L’auteure s’intéresse principalement à la période d’ajustement structurel, de la libéralisation et de la restructuration économique du Nigeria depuis la fin des années 1980. Les deux groupements ont connu une phase d’expansion remarquable dans les années 1990, et de déclin ensuite. Le titre, Identity Economics, s’explique par l’origine Igbo de ces micro-entrepreneurs, mais Kate Meagher montre que l’ensemble de la filière d’approvisionnement était multi-ethnique.
L’auteure propose une approche institutionnelle des réseaux sociaux. Tout ce qui relève des institutions fait l’objet d’une attention détaillée, à savoir les anciens réseaux marchands et religieux Igbo, l’Etat, les Ong, les organismes internationaux, les associations professionnelles, l’apprentissage, la formation du capital, le crédit.
Le point de vue de Béatrice Hibou (Cnrs – Sciences Po Ceri)
Ce travail ethnographique de Kate Meagher montre que l’économie n’est ni homogène ni stable ; que cette notion globale cache des différenciations importantes, économiques aussi bien que sociales, dans le temps comme dans l’espace. Kate Meagher l’expose à partir de l’histoire de ces deux activités, mais aussi - et c’est cela qui lui semble l’apport central du livre - à partir des effets de la libéralisation des années 1990 et de la globalisation néolibérale. Le livre prête à débat sur de nombreux points. On ne peut qu’être étonné de la façon dont Kate Meagher a lu ses collègues et les a classés. Identity Economics évacue le politique.
Le point de vue de Laurent Fourchard (Sciences Po Bordeaux)
A partir d’une enquête empirique, qui montre bien la vitalité économique et les stratégies de survie de ce milieu associatif et entrepreneurial dans un environnement politique, institutionnel et économique qui lui est extrêmement défavorable, l’auteure ambitionne de réhabiliter la notion d’économie informelle. Kate Meagher pose une question pratique : pourquoi l’entreprise informelle ne marche-t-elle pas aussi bien au Nigeria que dans d’autres pays du Sud comme au Brésil, au Mexique ou au Pakistan ? La faible intégration de l’économie informelle au marché formel n’est qu’une partie de l’explication ; ce qui est en cause, pour l’essentiel, c’est la négligence continue de l’Etat pour les petites entreprises. Il ne s’agit pas d’un désintérêt conjoncturel mais bien d’une négligence historique datant de la période coloniale mais qui s’est accrue ces dernières années avec la libéralisation de l’économie et l’inondation du continent africain par les produits asiatiques.
La réponse de Kate Meagher
La critique méthodologique centrale rapporte à ce qui est perçu comme un manque de réflexivité. Jean-Pierre Warnier lui reproche de ne pas suffisamment informer son parcours académique et les motivations de sa recherche. Comme il le laisse entendre, elle a commencé par une formation disciplinaire mixte - philosophie et sciences religieuses, études sur le développement et sociologie - pour finir par devenir sociologue de l’économie.
Dans le cadre de la revue des livres, nous avons retenu deux ouvrages : Africaines et diplômées à l’époque coloniale (1918-1957) par Pascale Barthélémy (Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2010, 344 pages) et Aux nouvelles frontières de l’Europe. L’aventure incertaine des Sénégalais au Maroc par Anaïk Pian (Paris ; La dispute, 2009, 237 pages).
Si Pascale Barthélémy s’inscrit dans une historiographie anglophone et francophone déjà bien développée sur les questions d’enseignement et de formation des ‘auxiliaires africains’ de l’administration coloniale, toute l’originalité de son travail consiste à analyser ce qu’il en fut pour les femmes. Sages-femmes, infirmières, institutrices, ces Africaines diplômées de l’école coloniale représentent un groupe social à la fois nouveau et minoritaire, dont le rôle social, économique et culturel fut indéniable.
Comme le Mexique pour les migrants d’Amérique centrale en route pour les Etats-unis, les pays du Maghreb sont devenus, à partir des années 1990, des espaces d’immigration et de ‘transit’ pour les Subsahariens à destination de l’Europe. Anaïk Pian a mené une enquête ethnographique au Maroc sur un tournant dont elle a été le témoin direct à mi-parcours de son terrain : la mise en place du dispositif Maghreb du contrôle des frontières européennes sous le nom d’’externalisation’.
Amady Aly DIENG