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Le numéro proposé aujourd’hui fait encore - et pour cause - la part belle aux grandes figures de la littérature et de la pensée noires. A Aimé Césaire, figure incontournable de la Négritude, défenseur de l’identité noire et de la reconnaissance de la place du Nègre dans l’histoire. A Edouard Glissant, figure incontournable de la post-négritude, chantre du Tout-monde face à la mondialisation, de la reconnaissance des identités obscures face à la mondialité. L’un comme l’autre ont su tenir (avec d’autres bien sûr) – un rôle de vigie dans l’évolution embrouillée de l’histoire nègre de ces dernières décennies.
Si ces deux figures célèbres présentent aujourd’hui une importance si grande et si on se tourne assez souvent vers elles, ce n’est pas seulement en raison de la qualité de leur pensée : de la nature de l'avènement de celle-ci au moment où elle se produit. C’est aussi et surtout à cause de l’image que donnent actuellement les cultures et les civilisations d’Afrique noire et de ses diasporas.En effet, l’histoire de l’Afrique contemporaine semble promise à un nouveau balbutiement. Les guerres nationales, les conflits religieux et surtout le retour aux coups d’Etat - qui avaient disparu de l’horizon politique du continent depuis un certain temps - montrent combien les avancées sociales sont fragiles et les équilibres politiques instables.
Ces dernières années, nous avons célébré - à juste titre -, avec le cinquantenaire des indépendances africaines, l’essor du panafricanisme ; revisité grâce aux textes la chronologie des événements qui ont forgé ce mouvement ; repensé la fonction des répertoires établis ; remémoré la qualité des débats nourris de cette idéologie qui fut aussi une ambition collective et renouvelé la fierté des combats. Une autre ère nouvelle commence aujourd’hui ; une ère pas si nouvelle malheureusement. Elle porte avec elle le retour cyclique des mêmes interrogations politiques et commence exactement au même endroit historique : le Mali.Le Mali, hier encore exemple de démocratie, symbole de l’avancée de l’histoire, et témoin de l’évolution récente de l’Afrique, est aujourd’hui en proie aux petits cauchemars possibles : la partition de son territoire, les revendications autonomistes, avec en toile de fond, un retour à la résolution des situations politiques par l’usage des coups d’Etat, de la violence militaire comme seule réponse.
Certes, les sociétés africaines semblent mieux armées aujourd’hui qu’hier pour apporter par elles-mêmes une réponse au conflit. Ce qui apparaît aux yeux de tous comme un conflit de religions (opposant ici et là, au Mali comme au Nigeria ou en Côte d’Ivoire, les chrétiens aux musulmans) est en fait un conflit pour le contrôle des territoires dont la religion n’est que le prétexte immédiat. C’est aussi et surtout un conflit qui trouve sans doute ses racines dans les limites d’une organisation étatique sur laquelle il faudra bien un jour se pencher vraiment. Hérité des structures coloniales, l’Etat-nation - même sous sa forme fédérale -, qui n’avait pas déjà fait la preuve de son efficacité totale, n’endigue pas le flot des revendications lorsque ces dernières se manifestent de façon pressante. Il est victime de son jacobinisme certain, de son éloignement des populations, de l’incapacité des gouvernements à être à l’écoute des désirs des peuples au plus près des populations. Et pas seulement pour des raisons idéologiques ! Son fonctionnement coûte cher et la crise financière actuelle, qui n’est pas qu’européenne loin de là, ne semble pas favoriser un déploiement de moyens nécessaires à son usage efficace.
La concurrence que subissent les Etats-nations face aux développements de structures parallèles aussi efficaces que mondiales impose une vigilance de chaque instant et un redéploiement des modalités de gouvernance vers des structures inédites.Le débat autour de ces questions n’est pas nouveau. Mais à côté de ceux qui pensent que l’Afrique ancienne était démocratique et qu’il suffisait de retourner vers la connaissance de notre passé de nous en inspirer pour trouver les meilleures voies de développement et ceux qui ont pensé hier que c’est en allant vers la démocratie la plus totale à l’occidentale que se trouve le salut, il se trouve sans doute une voie médiane jusqu’alors explorée de façon parcimonieuse et frileuse.
Les actions visant à combiner désormais une gouvernance par le bas et une gouvernance par le haut ; une centralisation des régions et une centralisation de l’Etat-Nation, bref, les combinaisons entre une administration du plus proche et une administration du plus lointain, seront sans doute bienvenues à condition qu’elles abandonnent la marque de leur impéritie liée à la trop grande proximité de ceux qui dirigent avec le pouvoir qu’ils servent ; et qu’elles abandonnent les marques de régionalismes liés parfois aux affirmations identitaires les plus absurdes et les plus outrées. Bref, c’est pour une démocratie réelle du proche et du lointain qui ne ferait qu’une concession à la seule morale générale qui est plaidée ici.
Le cas d’école Glissant-Césaire
Cette attitude suppose un engagement de tous, remarquable dans les périodes antérieures comme le montrent les cas de Césaire et Glissant, et presque totalement absent aujourd’hui. Hier ces figures vers lesquelles on se tourne encore ne défilaient pas face à la tâche. Aujourd’hui les engagements des écrivains ont pris d’autres formes, plus individuelles que collectives, plus intimes que populaires. Du coup, l’interrogation qui leur est posée sur l’orientation actuelle de la littérature qui devrait poursuivre l’enquête initiée il y a plus d’un demi-siècle (1955) ne trouve que très peu d’échos chez les professionnels de la littérature. Il faut espérer que, dans un sursaut d’orgueil, ceux-ci répondent aujourd’hui comme hier, et donnent une impulsion à un discours qui devrait servir de colonne vertébrale à nos pratiques politiques contemporaines.Dans un texte paru dans la revue Présence Africaine, de 1963, Edouard Glissant traite des problèmes de la jeunesse aux Antilles.
De tous temps, face à l’impossibilité de trouver aux Antilles les moyens de survivre, les jeunes se voyaient contraints de s’expatrier et de s’engager comme mercenaires dans toutes les guerres coloniales menées par la France. C’est ainsi que de nombreux jeunes Antillais, fils d’un peuple colonisé, participèrent à la criminelle expédition d’Indochine, à l’hypocrite pacification de l’Algérie et servirent longtemps comme garde-chiourmes en Afrique Noire. Le colonialisme feint toujours de s’intéresser à l’avenir des jeunes. Mais l’intérêt qu’il porte à ces derniers n’est ni amour, ni réflexion. Le colonialisme est inquiet. Il lui faut se débarrasser de cet enfant terrible et turbulent : la jeunesse si prompte à s’enflammer.«Entre le Discours sur le colonialisme» (A. Césaire, 1955) et «l’Eloge de la créolité» (J. Barnabé, P. Chamoiseau, R. Confiant, 1989), la posture de l’écrivain a changé. Le sujet césairien s’engageait en même temps dans les lettres et dans le champ politique.
Il se faisait volontiers le représentant de son peuple – ainsi Luciano C. Piçanson voit dans le «Cahier d’un retour au pays» natal «un document contractuel à travers lequel le poète se doit d’assumer un rôle envers la population de son pays». Il était le porte-voix de revendications collectives : le «nous» de Césaire renvoie à une communauté en quête de ses droits contre la puissance coloniale qui les dénie. Le «nous» de Jean Barnabé, Patrick Chamoiseau et Raphaël Confiant n’est pas le même. Les auteurs d’«Eloge de la créolité» déplorent en effet la tendance depuis Césaire à «une écriture engagée aussi hors de toute vérité intérieure, hors de la moindre esthétique littéraire».
Edouard Glissant se situe à l’articulation de ces deux postures ; la représentation anticoloniale, où l’écrivain se charge de prendre la parole au nom du peuple, et l’analyse postcoloniale, où l’écrivain prend position par rapport au peuple, mais aussi par rapport à des traditions culturelles mieux établies. Dans ce changement de posture, la place de sujet par rapport au collectif est redéfinie. En effet, lorsque les auteurs de l’«Eloge de la créolité» parlent de retrouver une «vérité intérieure». Ils expriment ainsi l’exigence de parler depuis un point de vue antillais (et non plus nègre ou universel, comme le souhaite Edouard Glissant ; mais la formule renvoie aussi à une subjectivité individuelle assumée par l’écrivain).
Glissant cherche lui aussi à se distinguer de Césaire en construisant une œuvre originale. Dans «l’Intention poétique», il décrit la poésie de Césaire comme une «co-naissance au monde et de soi-même». Selon Glissant, le poète de «Cahier d’un retour au pays natal» rend possible la conscience de soi : le lyrisme lui permet de faire entendre sa voix. En même temps, il désigne ce qui empêchait cette voix, le racisme colonial. De ce fait, l’expression de soi collective qui empêchait cette voix, le racisme colonial. De même, l’expression de soi coïncide avec l’expression collective et au-delà avec des valeurs universelles humanistes qui fondent la commune humanité du poète, de son peuple et du reste du monde : «aussi le poète assume-t-il non seulement sa naissance et celle de son peuple, mais la connaissance toute, le vœu actuel de l’humain». Le subjectif et le collectif sont inséparables : ils apparaissent ensemble immédiatement. Ce numéro de la revue Présence Africaine est riche de multiples témoignages portant sur les deux grandes figures antillaises. Il pourra contribuer à faire connaître Edouard Glissant qui est méconnu des intellectuels africains.
Amady Aly DIENG