Incohérences et couacs des récents changements gouvernementaux et institutionnels (Par Mohamed SALL SAO)

CONTRIBUTION

 

Non, messieurs les « politologues », l’année 2021 ne devrait pas être cruciale pour le président Macky Sall ! S’il n’est pas dans une logique de recherche d’un 3ème mandat, son souci ne devrait pas être celui « d’atteindre ses objectifs dans trois ans ou de se focaliser sur les résultats et surtout les livrables de 2021 », mais plutôt de mettre le pays sur la rampe de lancement, en le poussant vers l’atteinte des objectifs du Plan Sénégal Émergent au-delà de 2024.

On nous dit aussi « qu’à défaut d’un Premier ministre, il devra faire preuve de plus de vigilance quant au tâtonnement des uns et des autres … », mais n’est-il pas justement à la source de ces problèmes, généralisés, de tâtonnements et d’approximations, quand les fondamentaux en matière de gestion publique sont occultés ?

En effet, si l’on peut reconnaître au président Sall une certaine habileté politique et de réelles capacités à nouer des alliances et à déstabiliser l’opposition, ces atouts sont cependant contreproductifs dans la mesure où ils ne sont adossés à aucune rationalité, aussi bien en ce qui concerne l’organisation étatique et administrative, que dans le choix des femmes et des hommes sensés assurer une bonne gestion administrative et technique des structures publiques et permettre le développement du pays.

Que l’on se comprenne bien. Il ne s’agit nullement d’interroger les compétences des collaborateurs du président, des dirigeants des départements ministériels et des directeurs d’administration centrale ou d’entreprise publique, car toute personne est sensée avoir un certain niveau de connaissances et d’expérience – quel qu’il soit – dans un domaine donné. Il s’agit simplement de poser la question de l’adéquation de leurs profils aux emplois occupés, ainsi que celles, sur le plan structurel, de la politisation à outrance de l’administration et des entorses récurrentes à l’orthodoxie administrative.

Quatre exemples suffisent à illustrer les dysfonctionnements et choix malencontreux qui ont émaillé les récents changements gouvernementaux et institutionnels et qui mettent à mal la crédibilité du pouvoir, en obérant la logique inhérente à un bon management et à la recherche de l’efficacité et de l’efficience de l’action publique. Ce sont : (i) le maintien d’un Secrétariat général du gouvernement alors qu’il n’y a plus de Premier ministre ; (ii) la nomination, en qualité de Directeur de cabinet du président de la République, de quelqu’un qui n’est pas de la hiérarchie A ; (iii) la nomination comme administrateur du Fongip d’une personne n’étant, ni de la profession bancaire, ni diplômée d’études financières et n’ayant pas les connaissances pratiques requises ; (iv) la désignation d’un avocat comme Agent judiciaire de l’Etat.

1. Il est curieux de constater le maintien jusqu’à présent d’un Secrétariat général du gouvernement, alors que le poste de Premier ministre a été supprimé au lendemain de la dernière élection présidentielle par la loi constitutionnelle du 14 mai 2019. En effet, même si c’est une tautologie que de le dire, il convient de rappeler que le Secrétariat général du gouvernement (SGG) est en réalité le secrétariat général de la Primature, à l’image du Secrétariat général de la présidence pour la présidence de la République. A ce titre, il assure la coordination des services du Premier ministre et a vocation à s’appuyer sur deux principaux leviers qui sont : d’une part, l’organisation des procédures de concertation et coordination interministérielles, ainsi que le suivi des décisions gouvernementales, en un mot l’organisation du travail gouvernemental ; et, d’autre part, les tâches inhérentes au secrétariat du Conseil des ministres. Avec la suppression du poste de Premier ministre, le Secrétariat général du gouvernement doit en principe disparaître, ses attributions étant dévolues au Secrétariat général de la présidence de la République (SGPR), qui s’appuie cependant sur un « Secrétariat du Conseil des ministres », qui lui est rattaché pour prendre en charge tout ce qui concerne la préparation, l’organisation et le suivi des travaux du Conseil des ministres. Ce fut le cas sous Abdou Diouf, lorsque le poste de Premier ministre avait été supprimé et que Jean Collin assumait les fonctions de ministre d’Etat Secrétaire Général de la présidence et un de ses collaborateurs, Babacar Néné Mbaye, celles de Secrétaire du Conseil des ministres.

Ainsi, c’est le maintien du dualisme actuel SGPR/SGG en matière de coordination gouvernementale, dans le cadre d’un exécutif pourtant devenu désormais monocéphale, qui explique les flottements, conflits de compétences et frictions qui auraient marqué, semble-t-il, les relations des deux occupants de ces postes qui viennent d’être remerciés, alors que l’on pensait, sans doute, que le fait que l’un était ministre d’Etat et l’autre ministre «simple » allait permettre d’éviter d’éventuels heurts. Aujourd’hui que leurs remplaçants disposent du même rang ministériel, il faut espérer que l’histoire ne bégaiera pas et que la machine administrative ne sera pas ralentie, voire grippée, par des arbitrages récurrents en ces temps de « fast track ».

2. La nomination d’un nouveau Directeur de cabinet du président de la République a soulevé beaucoup de vagues et cela à juste titre, dès lors que cette fonction avait fait l’objet d’une description de poste définissant les critères de nomination à cet emploi et qu’au regard du profil défini, l’impétrant n’est, ni un fonctionnaire de la hiérarchie A, ni titulaire d’un diplôme classé dans cette catégorie. Et ce n’est pas faire injure à l’intéressé que de soulever cette question, car, quels que soient son mérite et ses capacités, les règles sont faites pour être appliquées dans un Etat de droit.

Il suffit de rappeler, à cet égard, le précédent qui avait eu lieu sous le magistère d’Abdoulaye Wade et qui avait conduit celui-ci à contourner l’obstacle par la novation qu’a constituée la création du poste de « Directeur de cabinet politique », qui n’avait jamais existé auparavant au Sénégal et qui n’existe pratiquement dans aucun pays … Et pourtant, le collaborateur qui avait été pressenti par le président Wade pour être son Directeur de cabinet avait une formation et une expérience administratives ! Dans ces conditions, la question est : quelle idée d’avoir « bousculé » les normes définies en faisant permuter les titulaires des deux postes – de Directeur de cabinet et de Directeur de cabinet politique – surtout qu’ils ont été gratifiés tous deux du même rang de ministre d’Etat ?!…

3. Quant à la nomination de l’administrateur du Fongip, elle s’apparenterait plus à une récompense, « pour loyauté et pour services rendus dans la mobilisation des jeunes du parti et la défense de l’action du président »… Seulement, le Fongip n’est pas un service administratif comme un autre. Sa gestion obéit à des règles financières et comptables précises et son fonctionnement est similaire à celui d’un établissement financier ou d’un « investisseur institutionnel » (société d’assurances, organisme de pension ou caisse de retraite, …), voire d’une banque.

C’est dans cet esprit que les institutions monétaires sous régionales et nationales avaient énoncé le principe de confier l’administration de ce genre de fonds à une personne du sérail ou un initié, principe qui a le mérite de poser des exigences a minima sur le profil des personnes devant gérer de tels organismes.

En nommant comme administrateur du Fongip une sociologue n’ayant jamais travaillé dans un établissement bancaire ou financier, le président de la République a donc fait peu cas de l’esprit communautaire, ce qui est dommageable pour la crédibilité de nos chefs d’Etat et de nos organisations sous régionales.

4. Enfin, la désignation d’un avocat comme Agent judiciaire de l’Etat participe apparemment de la même motivation que pour l’administrateur du Fongip, à savoir celle de récompenser des militants perçus comme méritants. S’agissant spécifiquement du maire de Wourossogui, on l’a aussi placé là, sans doute, pour lui donner une plus grande visibilité, notamment dans la perspective des prochaines joutes électorales, locales et législatives…

Quoi qu’il en soit, si un avocat est sensé partager, certes, les mêmes connaissances en droit judiciaire qu’un magistrat, force est de rappeler qu’il s’agit là d’un emploi administratif ayant toujours été occupé par des magistrats et qu’il ne manque pas dans ce pays de bons magistrats à qui l’on aurait pu attribuer ce poste en guise de promotion. Sans parler de l’incompatibilité manifeste, juridique ou pas, entre les fonctions de maire, d’avocat et d’agent judiciaire de l’Etat !

En définitive, les aberrations sont nombreuses au niveau des récentes nominations et restructurations. Les décisions prises dans ces domaines ont, de surcroît, des incidences néfastes sur les charges budgétaires de l’Etat, en particulier sur les dépenses de personnel et de fonctionnement, en raison d’une surenchère sur les niveaux d’emplois, en termes de rang, de rémunération, d’avantages et de privilèges.

Pour finir, c’est le lieu de s’interroger sur le rôle du BOM, tel qu’il a été recréé il y a quelques années, en se posant la question de savoir s’il est aujourd’hui suffisamment outillé pour – ou disposé à – impulser la dynamique et les méthodes que requièrent la formulation des politiques publiques, la rationalisation de l’organisation administrative et la mise en place de services publics efficaces, efficients, transparents et dédiés à la satisfaction des usagers. Si cette structure logée à la présidence et ayant vocation à promouvoir la gestion du changement et à conduire la réforme de l’administration publique n’a plus les moyens d’accomplir ses missions, à la fois dans la proactivité et la réactivité, sa pérennisation devrait être questionnée, ou, pour le moins, son rôle et sa place redéfinis.

 

 

Mohamed SALL SAO

expert des Nations Unies,

ancien conseiller au B.O.M.

 

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