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Une chance à la diplomatie

CHRONIQUE POLITIQUE

 

Yahya Jammeh ne cédera le pouvoir sans effusion de sang aussi longtemps qu’il n’obtiendra pas, pour lui et ses proches, les garanties d’une amnistie totale de tous les crimes commis sous son magistère. Parce que, pour rien au monde, celui qui aura régné par la terreur sur la Gambie pendant vingt-deux années marquées par de nombreuses exécutions extrajudiciaires et autres assassinats ciblés, n’acceptera de finir ses jours en prison. Il préfèrera plutôt mourir les armes à la main que de se laisser envoyer à la tristement célèbre Mile 2 Central Prison qui fut un mouroir pour nombre d’opposants et de putschistes présumés ou devant la Cour pénale internationale (Cpi) à la Haye dont le box des accusés a vu comparaître l’ancien chef d’Etat ivoirien, Laurent Gbagbo, dont le procès est toujours en cours.

Ce que l’autocrate de Banjul veut, c’est non seulement l’impunité, mais également l’acceptation de sa présence en Gambie devant lui permettre de garder son influence sur l’armée et les services de renseignement depuis Kanilaï qui deviendrait son lieu de retraite. Pour lui, pas question de prendre le chemin de l’exil. Tel est le principal enseignement tiré par les chefs d’Etat du Nigeria, du Liberia, du Ghana et de la Sierra Leone de leur mission de bons offices à Banjul où ils s’étaient rendus mardi dernier, au nom de la Cedeao. L’autre enseignement retenu de leur médiation est que le président élu Adama Barrow et ses alliés ne veulent rien entendre de tout cela.

La mission de la Cedeao n’ayant pas été couronnée de succès, quelle nouvelle démarche adoptera, samedi prochain, l’organisation sous-régionale face à la crise post-électorale gambienne. Va-t-elle continuer de donner une chance à la diplomatie pour un règlement pacifique de cette crise ? Ou bien finira-t-elle par choisir l’option militaire ? En tout cas, l’impression qui s’est dégagée des rares déclarations des émissaires de la Cedeao à Banjul, c’est qu’il est possible de ramener les deux parties à la raison à condition de donner du temps au temps. Et pour nombre de diplomates interrogés par nos soins, il faudra d’autres missions de bons offices en Gambie d’ici le mois de janvier 2017, si la Cedeao veut voir se réaliser son vœu d’une passation de pouvoir apaisée dans l’ancienne colonie britannique. Mais, selon ces diplomates, la priorité donnée à la diplomatie ne proscrit pas la prise, en parallèle, de sanctions économiques et politiques contre Banjul et ses dirigeants actuels en vue de les faire plier.

En tout état de cause, il est trop tôt pour se pencher sur une option militaire parce que, contrairement à ce qui a été écrit ici et là, la mission de la Cedeao n’a encore pas échoué même si la réussite n’est pas, pour l’instant, au rendez-vous. Ainsi que l’a noté la présidente du Liberia, Ellen Johnson Sirleaf, il ne fallait pas s’attendre à des résultats tout de suite, l’essentiel étant que les deux parties acceptent de discuter avec les émissaires de la Cedeao et envisagent ainsi une sortie de crise négociée. Et tout porte à croire que le sommet des chefs d’Etat de la Cedeao prévu, samedi prochain, à Abuja donnera sa caution à la poursuite des négociations avec l’autocrate de Banjul, en vue d’obtenir sa reddition et la passation de pouvoir avec le vainqueur déclaré du scrutin présidentiel du 1er décembre.

L’autre option politique qui s’offre à la communauté internationale et que récusent Adama Barrow et ses alliés, c’est d’accorder du crédit à la voie judiciaire empruntée par Yahya Jammeh qui a saisi la Cour suprême en vue de contester les résultats publiés par la Commission électorale indépendante. L’autocrate de Banjul est dans son droit. Mais le hic, c’est que la Cour suprême qui n’a plus fonctionné depuis plus d’un an, ne compte plus qu’un seul membre. Pour qu’elle puisse se prononcer, il faudrait que le président déchu nomme ses autres membres. Et il est quasiment sûr qu’il ira prendre parmi ses obligés pour en nommer. Voilà pourquoi le camp des vainqueurs ne veut pas entendre parler de la Cour suprême.

Toujours est-il que l’option militaire ne peut être envisagée qu’en dernier ressort parce que c’est la pire solution qui soit. Une telle option laisserait exsangue une économie gambienne déjà au plus mal et approfondirait les divisions ethniques que le Baabali Mansa de Banjul a créées de toutes pièces. Pire, les rares infrastructures que compte ce pays, ne seront pas épargnées si la Cedeao décide de laisser parler les armes. Autant dire que la Gambie ne s’en relèvera pas de sitôt. Et les dégâts collatéraux d’une guerre à Banjul seront durement ressentis au Sénégal. Parce que non seulement, les soldats sénégalais seront en première ligne et en paieront le lourd tribut, mais ensuite il faudra s’attendre à un embrasement du conflit casamançais avec la reprise des hostilités par le Front Nord du Mfdc qui est financé et armé, depuis des années, par Yahya Jammeh.

Par Abdourahmane CAMARA

 Directeur de publication de Walf Quotidien

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