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Wal Fadjri : Les débuts de la grande aventure

Une trentaine d’années vécue avec Sidi Lamine Niass depuis 1984, cela ne vous laisse pas indemne. Plein d’anecdotes reviennent en mémoire sur l’histoire de WalFadjri. Sans doute inconnues du public, elles traduisent des facettes de la personne disparue le 4 décembre 2018 et l’esprit de ce journal qu’il a créé et porté jusqu’à son dernier souffle.

 

Un des rares moments de faiblesse

 

Il avait flanché ce jour-là. Une faiblesse irrépressible l’avait saisi. La tête rentrée dans les épaules, un début de sanglots serra sa gorge. Cela avait duré quelques secondes. Sa voix redevint vite ferme pour exprimer sa peine, traduire son affection pour le cher disparu, faire quelques rappels à l’endroit du Tout Puissant et de Sa force-volonté et remercier les parents et amis qui s’étaient rassemblés dans son salon pour lui témoigner leur estime et affection. On était tous revenu du cimetière où, quelques dizaines de minutes plus tôt, Sidi avait enterré Tidiane, son fils.

Un tel moment de faiblesse de la part de Sidi fut rare durant ces années où on a cheminé ensemble. Des moments difficiles pour la presse, qu’il a affrontés droit debout, l’amertume parfois à la bouche et le dépit au cœur, mais jamais le doute comme compagnon de fatalité. Dubitatif Sidi l’était certes parfois pour le futur de Walf, pour l’avenir de la presse privée. Mais son enthousiasme était plus fort. Dans les souvenirs, quelques perles reviennent. Elles sont parfois illustratives de la personnalité de Sidy.

 

L’homme de défis

Les années passées avec lui ont été exaltantes dans l’accomplissement d’un défi qu’on croyait impossible. Son éternelle quête de ce qui nous semblait un rêve farfelu entraînait toute l’équipe. L’inoculation s’est faite petit à petit, mais le virus a fini par s’installer et à se généraliser.

En cette aube de 1984 qui verra naitre WalFadjri le 13 janvier 1984, on avait l’impression de venir y passer du temps pour quelques parutions avant d’aller voir ailleurs. Beaucoup de journaux naissaient et mouraient. Et celui-là sans doute aussi. Dans nos têtes chaque édition était une fin d’aventure. Mais l’hallali ne sonnera jamais.

Cela fait trente-cinq ans que Walf accompagne le jour qui se lève, ne faussant jamais rendez-vous à ses lecteurs. Et parler de Sidi au passé alors que son œuvre luit encore laisse une lourde sensation. Depuis un an qu’il a disparu, le journal est resté une aventure devant laquelle les points de suspension s’éternisent pour défier le temps. La radio Walf Fm est toujours ferme. De même pour Walf Tv. Pour longtemps encore, espère-t-on…

En Sidy il y avait une ferme volonté. «Un jour on aura un quotidien…», disait-il. C’était en 1984 et sa «petite folie» il avait osé en faire un slogan affiché dans le journal. Cela mettra 10 ans à se réaliser. WalfQuotidien est arrivé en 1994.

 

Un homme de convictions

Le téléphone sonne à la maison un samedi. Au bout la ligne un Sidy enflammé :

  • j’ai quelque chose d’énorme à te dire. Attends, je viens chez toi…

Je m’attendais à tout. Il débarque une trentaine de minutes plus tard…

  • Tocc naa affair bi… (j’ai bousillé l’affaire)
  • Tu parles de quoi ?
  • Xanaa conférence bi… J’y étais avec Bamba Ndiaye. Il fallait voir…

Et c’était parti pour une longue litanie. J’étais estomaqué. Sidi parlait d’une conférence organisée par une association des amis de l’Irak, devant des personnalités du monde islamique sénégalais et étranger. Sidy était ouvertement du côté des Iraniens dans la guerre Iran-Irak. Quelques mois plus tôt, revenu d’Iran et d’une visite au front, il portait la révolution iranienne comme une vérité absolue. Son esclandre au Cices où se tenait la conférence, il la portera longtemps comme un haut faits d’armes.

Mais cette accointance avec Téhéran ne l’empêchera pas, en 1990, de se ranger derrière Bagdad dans la guerre du Golfe. Les nuits de bouclage du journal on était derrière les ordinateurs, lui arpentait les bureaux chapelet à la main, priant pour que les missiles Scud de Saddam Hussein pulvérisent les troupes américaines. Le jour où un de ces projectiles atteignit Israël, ce fut la «victoire» avant la défaite. L’Irak pliera face aux troupes américaines, mais pour Sidi l’essentiel était ailleurs. Israël n’est plus une terre inexpugnable.

Sidy avait ses combats. Qu’importe celui qui en portait l’étendard, il suffisait que celui-ci soit dressé contre l’oppression, l’injustice, et s’entoure des valeurs islamiques qui étaient siennes.

                

Une ouverture d’esprit 

C’était en 1990. Famara Sané, membre de la Ld/Mpt, professeur de philosophie au Lycée Van Vollenhoven (devenu Lamine Guèye) avait été agressé par un élève étiqueté «islamiste». Durant son cours, il s’était interrogé sur l’existence de Dieu et posé le débat avant de subir l’assaut de son potache. L’affaire avait fait du bruit et les média privés s’en étaient saisis. Sidy alla plus loin. Il organisa un débat public sur les «libertés de l’enseignant à philosopher sur tout». Même sur l’existence de Dieu. Le gotha des philosophes avait répondu présent. Les militants de l’opposition aussi. La réunion fit salle pleine. Dans l’assistance, du beau monde : feus Babacar Sine du Parti socialiste, Jacques Bugnicourt, directeur exécutif de Enda Tiers-monde, Sémou Pathé Guèye du Pit, Souleymane Bachir Diagne (je pense), etc. Les débats avaient été «énormes». Je me souviens avoir entendu Babacar Sine confesser : «Pour une fois je sors des débats politiques pour pouvoir philosopher avec des pairs…».

Beaucoup se sont étonnés de l’ouverture d’esprit de Sidi. Cela date. Peut-être ne savent-ils pas non plus, qu’en 1984, il avait défendu, dans Walf, la liberté, pour les chrétiens de ce pays, d’ouvrir une église à Tivaouane et d’y prêcher leur culte.

 

La mosquée Al Aqsa de Jérusalem

On a beaucoup glosé sur Walf et sur ses sources de financement. Une des idées qui ont fleuri mettaient en exergue la quatrième page de couverture de l’hebdomadaire. L’image de la mosquée Al Aqsa y trônait, avec le slogan suivant : «Si chaque musulman versait une bouilloire d’eau sur Israël, l’Etat juif disparaîtrait» (ou quelque chose de ce genre). Pour d’aucuns, cela justifiait un financement occulte. En fait, l’affiche qui revenait chaque semaine était une illustration tirée d’un calendrier musulman. D’autres mosquées illustres à travers le monde musulman y figuraient. La «der» du journal était occupée par le dessin d’un poing fermé qui représentait le logo de l’Ong Jamra. Avec le départ de Latif Guèye en mai 1984, il fallait le remplacer. On est tombé sur le calendrier musulman qui offrit une belle opportunité.

La première illustration montée à la «der» fut ainsi la Kaaba. Ensuite vint la mosquée du Prophète à Médine. Dans l’ordre de grandeur des lieux de culte musulmans, venait ensuite la mosquée Al Aqsa de Jérusalem. L’image montée, le calendrier se perdit dans le «bordel» de la salle de rédaction. On n’avait plus rien d’autre à la «der». Al Aqsa y resta. Et Sidi, un jour, eut l’inspiration d’y coller la phrase culte. Rien que cela.

 

Le Beaujolais nouveau est arrivé

La pub a toujours été rare dans WalFadjri. Dans les moments les plus durs, le moindre encart apparaissait comme une première pluie tombée au mois d’août. Ce jour là, une agence de com avait réservé une pleine page. Georges Lou O’Connor, maquettiste et secrétaire de rédaction l’avait annoncé avec fierté. Cela lui faisait une page de moins à «maquetter» et la perspective de rentrer plus tôt. Vers 17h, le coursier de l’agence s’est pointé avec son pli. Georges a déchargé et ouvert l’enveloppe pour le refermer aussitôt et rappliquer dare-dare. Debout sur le seuil, il étendu sur sa poitrine la pleine page. La pub affichait une bouteille de vin, avec le message suivant : «Le Beaujolais nouveau est arrivé». Discussions enflammées dans la rédaction. Non seulement il s’agissait de vendre du vin, cela tombait… un vendredi. Appelé à la rescousse, Sidy rejoignit le camp du rejet. «On est un journal ouvert, mais il y a des limites», avait-il souri.

Cette litanie aurait pu continuer. Entre conviction, détermination et soif de justice, Sidy se lisait à livre ouvert. A toujours discuter. Avec Mademba Ndiaye (Banque mondiale), Abdourahmane Camara, Jean Meissa Diop, Ousseynou Guèye et tous ceux qui ont laissé leur empreinte dans cette maison, il n’y a que l’antériorité qui offre des privilèges d’«ancien combattant». Mais il est certain que tout ceux qui ont assuré la continuité et côtoyé Sidy ces dernières années ont des vécus à partager sur la belle aventure qui se prolonge encore.

 

 

 

 

 

 

Tidiane KASSE

Ancien directeur de publication de Walf

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