Après la Grâce et l’Amnistie, plaidoyer pour la réhabilitation de Mamadou Dia !(Par Serigne Mbacké NDIAYE)

CONTRIBUTION

 

Douze ans déjà que disparaissait Mamadou Dia. Né le 18 juillet 1910 à Khombole, il s’éteignit le 25 janvier 2009 à l’âge honorable de 98 ans. Une vie bien remplie, diront certains. Certes, mais loin, très loin de ce qu’il aurait pu apporter à son pays s’il n’avait été foudroyé en plein vol.

«Le lait s’est renversé avant de générer de la crème»,  pour emprunter une métaphore bucolique. Ou plus exactement : on l’a renversé, ce lait dont le ventre geignard des Sénégalais avait pourtant si besoin en ces temps de disette qui ne dit pas son nom.

La loi Cadre de 1956 en avait fait le président du Conseil du Gouvernement.

Il deviendra ensuite chef du gouvernement avant d’occuper le poste de Président du Conseil après l’indépendance en 1960.

Une indépendance qu’il parrainera en compagnie de son alter égo Léopold Sédar Senghor, autre monstre sacré de la politique Sénégalaise.

Issus tous les deux du Sfio, ils en démissionnent et fondent le Bloc Démocratique Sénégalais (Bds) dont le premier sera président et le second secrétaire général.

Deux faces d’une même pièce de monnaie, leur vision du Sénégal était toutefois diamétralement opposée.

Une différence qui se manifesta par exemple lors du référendum de 1958.

Senghor appela à un maintien du Sénégal dans la communauté avec la France, alors que Mamadou Dia voulait une indépendance totale et immédiate.

Senghor militait pour la survie du cordon ombilical qui liait le Sénégal à la France, Mamadou Dia voulait sa rupture.

Senghor plaidait pour la culture de l’arachide dont le Sénégal était l’un des principaux pourvoyeurs pour la France, Mamadou Dia optait pour la culture vivrière afin d’atteindre l’autosuffisance alimentaire et libérer les paysans de la monoculture et de la culture de rente.

Senghor chantait l’ouverture, Mamadou Dia parlait de nationalisme et de développement endogène.

Le compagnonnage entre les deux têtes du pouvoir devenait conséquemment impossible.

Au lendemain de l’indépendance, le Sénégal se retrouvait à un carrefour qui donnait sur deux avenues.

Avenue Léopold Sédar Senghor et l’avenue Mamadou Dia.

Ce fut la première qu’il emprunta.

Pour le bien ou pour le pire.

Accusé de tentative de coup d’état en 1962, Mamadou Dia fut traduit devant la haute cour de justice et fut condamné à la prison à perpétuité le 13 mai 1963.

Il ne sera gracié qu’en 1974 et amnistié en 1976.

Senghor en profita pour accaparer les pouvoirs jusque-là dévolus à son adversaire qui est envoyé au centre spécial de détention de Kédougou.

Mamadou Dia ne perdit pas uniquement sa liberté et ses pouvoirs.

Mais aussi sa vue.

L’homme qui souffrait d’une maladie ophtalmologique et qui suivait des traitements en France se retrouva sans soins.

L’absence de lumière dans la prison ne fit qu’aggraver ses problèmes de vision.

Il finira par devenir aveugle.

L’emprisonnement de Mamadou Dia en 1962 s’inscrivait à y regarder de plus prés dans la campagne d’élimination par la France de tous les hommes politiques africains qui s’opposaient à ses intérêts.

En effet, si les indépendances étaient inéluctables dans les années 60, le Général De Gaule entendait perpétuer l’exploitation des ressources naturelles de ses colonies en Afrique.

C’était une question de vie ou de mort pour la France qui voulait garder son rang de puissance mondiale et d’état providence pour sa population.

Sans les richesses de ses colonies : pétrole, uranium, gaz, phosphate, bois, or, fer, produits agricoles… les rêves de grandeur de la France s’effondraient comme un château de carte, car elle ne dispose pratiquement d’aucune ressource naturelle lui permettant de tenir son rang de pays développé.

La France entreprit donc d’éliminer (physiquement ou par tout autre moyen) ceux qui s’opposaient à son plan afin de  placer ses propres hommes.

C’est la fameuse France-Afrique de Jacques Foccart.

– En Centre Afrique, Barthélémy Boganda fut tué le 29 mars 1959 dans un accident d’avion dont tout porte à croire qu’il avait été provoqué par les services secrets français, permettant à David Dacko, homme de la France d’accéder au pouvoir.

– Au Cameroun, Ruben Um Nyobé est abattu le 13 septembre 1958 par l’armée française dans la forêt où il se cachait.  Félix Moumié est empoisonné le 3 novembre 1960 à Genève par William Bechtel un agent secret du SDECE les services secrets Français.  Ahmadou Ahidjo accède à la présidence de la république.

– Au Togo, le président Sylvanus Olympio est assassiné le 13 janvier 1963 par l’homme de la France Gnassingbé Eyadema qui prend le pouvoir.

– Au Gabon, la France place en 1961 à la tête du pays le fantasque Léon Mba qui, plus royaliste que le roi, voulait que son pays devienne un département français. Ce que lui refuse De Gaule qui le remplace d’ailleurs par Omar Bongo en 1967.

L’emprisonnement de Mamadou Dia sous le prétexte fallacieux de tentative de coup d’état entre dans cette logique de la France d’élimination de ceux qui ne lui étaient pas favorables.

Ce fut un coup fomenté par la Métropole pour l’écarter du pouvoir et promouvoir Senghor qui ne jurait que par elle.

L’accusation de coup d’Etat était d’autant plus foireuse que dans l’organigramme étatique de l’époque, Mamadou Dia occupait le poste le plus élevé en tant que président du conseil du gouvernement.

Si quelqu’un avait intérêt à faire un coup d’état, c’est plutôt Senghor.

Il est d’ailleurs intéressant de noter ces mots de Ousmane Camara, le procureur général de l’époque : «Je sais que cette Cour de justice (celle qui a jugé Mamadou Dia) par essence et par composition a déjà prononcé sa sentence avant même l’ouverture du procès. La participation des magistrats que sont les présidents, le juge d’instruction et le procureur ne sert qu’à couvrir du manteau de la légalité une exécution déjà programmée».

La composition du peloton d’exécution : Senghor (pouvoir exécutif) les magistrats (pouvoir judiciaire) et les députés (pouvoir législatif) montre que c’est l’Etat du Sénégal dans son entièreté qui s’est ligué pour sacrifier un innocent.

Plus de 60 ans plus tard, il est temps que ce même Etat regarde son passé, reconnaisse ses erreurs et organise un procès de réhabilitation de Mamadou Dia afin que son nom ne soit plus affilié à un crime qu’il n’a jamais commis.

C’est la moindre des justices que le Sénégal peut lui rendre.

 

 

 

Serigne Mbacké NDIAYE

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